Dieu en personne

Dans une file d’attente, un petit bonhomme attend patiemment son tour. Au moment de décliner son identité, il se présente sous le nom de « Dieu ». Il n’a pas de domicile, pas de papiers, ni de numéro de sécurité sociale. L’irruption de cette énigme métaphysique « en personne » déclenche un phénomène médiatique majeur… Un procès géant est bientôt organisé contre ce « Coupable Universel ».

Dieu en personne est une bande dessinée très divertissante, qui débute lors d’un recensement, alors qu’un homme dans la file doit présenter ses papiers d’identité. Il n’en a pas et quand on lui demande son nom, il répond… Dieu. Une personne sans pièce d’identité suscite de nombreux questionnements. Comment peut-on exister si on ne possède aucune preuve de notre existence? À partir de là, tout le monde se mêle de cette situation rocambolesque, l’analysant, faisant des tests, profitant de la présence du vieil homme pour en faire un objet publicitaire et le traînant même devant la justice, tout en débattant de son existence. Si Dieu est avec eux, il est donc responsable de tous les maux du monde. Sa présence dérange, évidemment. Chacun a son opinion sur cet homme.

« Dieu » devient alors un objet de recherches. Il porte une oreillette, ce qui intrigue grandement les gens. « Dieu » devient alors la source de toutes les spéculations possibles et inimaginables. Des scientifiques étudient son cerveau et découvrent des choses étonnantes sur cet homme. Les agences de marketing s’emparent de ce sujet incroyable. La médecine veut pouvoir l’étudier. « Dieu » devient le centre de toutes les attentions et chacun veut pouvoir en profiter.

Cette histoire loufoque est intéressante car elle amène une certaine forme de réflexion autour du genre humain. C’est aussi très amusant parce que la situation est assez intrigante.

La bande dessinée est en noir et blanc et j’ai bien aimé le dessin qui va très bien avec l’histoire. J’ai passé un très bon moment avec cette lecture! Le côté mystérieux du sujet, l’intrigue entourant « Dieu » est vraiment agréable à découvrir. La bande dessinée est, par moment, humoristique, tant les situations en lien avec l’humain et les réactions des gens font sourire. L’auteur garde bien le suspense quant à l’identité de l’homme. On veut donc savoir qui est cet homme qui fait tant de vagues autour de lui et suscite autant d’intérêt.

Cette histoire est aussi le portrait d’une facette de l’être humain, toujours avide de profiter de ce qui peut se présenter à lui, toujours à la recherche de popularité. C’est le propre de l’homme de tenter de profiter de tout ce qui peut lui rapporter, que ce soit financièrement par exemple, ou pour être présent au bon moment au cas où la situation pourrait lui profiter. C’est une critique de la société où chacun a quelque chose à dire sur tout. L’arrivée d’un personnage comme « Dieu » dans la société déclenche un véritable  raz-de-marée. Les deux citations en début de livre illustrent parfaitement l’idée de cette bande dessinée.

« En créant l’homme, Dieu a quelque peu surestimé ses capacités. » – Oscar Wilde

« En créant Dieu, l’homme a quelque peu sous-estimé les siennes. » – Anonyme

Dieu en personne est une excellente bande dessinée et m’a fait passer un très bon moment. L’histoire est originale. Malgré le titre, cette bande dessinée ne parle pas vraiment de religion. On a surtout affaire à un personnage omniscient, qui peut représenter n’importe quelle croyance.

Dieu en personne, Marc-Antoine Mathieu, éditions Delcourt, 128 pages, 2009

Sauvagines

Sur les terres de la Couronne du Haut-Kamouraska, là où plane le silence des coupes à blanc, des disparus, les braconniers dominent la chaîne alimentaire. Mais dans leurs pattes, il y Raphaëlle, Lionel et Anouk, qui partagent le territoire des coyotes, ours, lynx et orignaux, qui veillent sur les eaux claires de la rivière aux Perles. Et qui ne se laisseront pas prendre en chasse sans montrer les dents.

J’avais bien aimé Encabanée, le premier livre de l’auteure. Il était cependant très court et la lecture était passée un peu trop vite à mon goût. Il avait aussi quelques petits défauts d’un premier roman, mais j’étais ravie de cette lecture puisque ce genre de livre est assez rare dans le paysage littéraire québécois. J’avais donc très hâte de retrouver Gabrielle Filteau-Chiba et cette seconde lecture a été vraiment excellente. J’ai adoré ce roman.

Dans Encabanée, on suivait Anouk qui s’était exilée dans une cabane dans le bois. Ici, on suit Raphaëlle, une agente de protection de la faune désabusée par son travail. Elle a l’impression que son rôle consiste beaucoup plus à protéger l’économie et les récalcitrants, que la faune de nos forêts. Il faut dire que ses ressources sont assez minces, que le territoire est grand et que les lois ne sont pas forcément conçues pour protéger réellement la faune.

« Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes. »

Raphaëlle vit sur le site d’une vieille érablière abandonnée, proche de la nature. Elle se promène avec la photo de son arrière-grand-mère autochtone dans son camion, une femme qui la fascine et l’intrigue. Elle côtoie les animaux de près, dont une ourse qui se promène sur son terrain. Le livre débute alors qu’elle adopte un animal, mi-chien, mi-coyote, qui sera sa compagne de tous les instants. Sa route croise alors celle d’un braconnier assoiffé de sang, protégé par le silence de ceux qui vivent près de lui. C’est un petit monde, personne ne veut faire de vagues. Quand Raphaëlle découvre qu’il ne traque pas seulement les coyotes et qu’il l’observe, en plus de s’immiscer chez elle, elle ne peut pas se laisser faire.

En parallèle, Raphaëlle découvre le journal qu’une femme, Anouk, a oublié à la laverie. Le carnet s’intitule « Encabanée ». J’ai adoré le recoupement entre les deux romans de l’auteur par l’entremise de ce journal fictif qui fait le pont entre les deux histoires. On découvre alors une nouvelle facette d’Anouk, le personnage du premier livre, et une belle histoire entre elle et Raphaëlle. C’est aussi pour le lecteur l’occasion de faire la rencontre d’un personnage doux et gentil, Lionel, qui fait office de figure paternelle pour Raphaëlle. J’ai vraiment aimé ce beau personnage, droit et ayant soif de justice pour ceux qu’il aime.

« Lionel le solide, le bon vivant, le généreux. Tout ce qu’on espère d’un papa. L’incarnation de l’homme des bois de tous les combats. Celui qui connaît l’âge des arbres, associe le nom des oiseaux à leur chant. Celui qui réconforte ma petite fille intérieure par sa seule présence ici. Quiconque voudrait m’atteindre devra d’abord lui passer sur le corps. »

L’écriture de Gabrielle Filtrau-Chiba est vraiment très belle. Ça se lit comme du bonbon, c’est poétique, militant sans être moralisateur, c’est un livre qui sent le bois d’épinette et l’eau de la rivière, dans lequel on plonge avec un immense plaisir! Si Encabanée était un tout petit livre, Sauvagines est beaucoup plus consistant et le troisième qui m’attends dans ma pile, Bivouac, est encore plus gros. J’ai vraiment hâte de le lire. En retrouvant Gabrielle Filteau-Chiba, ça m’a rappelé à quel point elle a une belle plume. Et surtout, que le roman « long » lui va bien. Elle a le style et le sens de l’histoire pour cela je trouve. 

« Je suis convaincu, moi, que pour défendre le territoire, il faut l’habiter, l’occuper. »

Dans Sauvagines, on retrouve cette fois encore de jolies illustrations, comme dans le premier livre. C’est vraiment agréable tout au long de la lecture. J’ai adoré aussi la signification magnifique du titre qu’on découvre au fil des pages. L’image de ce qu’il représente est très forte. 

Sauvagines est un hommage à la forêt et aux animaux, un plaidoyer pour l’utilisation responsable des ressources et d’une meilleure justice. Une excellente lecture! Une auteure à découvrir et à surveiller, que de mon côté j’apprécie de plus en plus au fil de mes lectures. 

Sauvagines, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 320 pages, 2019

Le disparu de Larvik

À Larvik, l’été est là. Six mois se sont écoulés depuis la disparition de Jens Hummel et son taxi sans qu’aucun indice n’ait permis de faire avancer l’enquête de Wisting. Sa fille, Line, est revenue s’installer dans cette jolie ville côtière, à deux pas de chez lui, et elle profite de son congé maternité pour retaper la maison qu’elle vient d’acheter. Coup sur coup, deux événements surviennent qui offrent à Wisting une nouvelle piste à suivre. Mais les fils que son équipe et lui tirent viennent fragiliser une autre affaire dont le procès doit commencer sous peu. Affrontant les réticences de sa hiérarchie, et malgré l’imminence de l’accouchement de Line, Wisting suit jusqu’au bout son instinct de flic.

C’est toujours un grand plaisir de voir une nouvelle enquête de William Wisting être publiée. J’avais très hâte de me plonger dans Le disparu de Larvik. Et ça été un excellent moment de lecture. Je trouve les romans de Jørn Lier Horst très intéressants en général au niveau de l’enquête et de la façon qu’a l’auteur d’amener ses intrigues. L’enquête donne toujours l’impression de partir dans tous les sens et d’être vraiment étrange, sans queue ni tête, avant que tout se mette en place. On n’en comprend les ramifications et les rouages qu’à la fin.

Il y a souvent plusieurs enquêtes qui s’entremêlent et c’est ce qui me plaît chez cet auteur. Les coïncidences et les intrigues qui se croisent et se nouent de plus en plus… avant que Wisting n’en comprenne toute la profondeur. Jørn Lier Horst crée des univers qui me plaisent et il construit ses histoires avec des éléments vraiment intrigants. Ici, la disparition d’un chauffeur de taxi qui s’est volatilisé tout d’un coup sans laisser de traces et un énorme coffre-fort boulonné au plancher, fermé à clé, dans une maison récemment acquise par une amie de Line Wisting. Les deux événements, qui ne semblent pas être liés, recèlent plusieurs mystères.

Depuis la dernière enquête, les personnages ont beaucoup évolués. Line est sur le point de devenir maman et ne travaille plus vraiment au journal, même si elle poursuit ses investigations comme pigiste et aussi, par curiosité. Elle ne peut s’empêcher de suivre l’actualité et de mettre son nez dans les affaires de son père. Surtout depuis ses retrouvailles avec Sofie, une ancienne amie d’école, qui se retrouve impliquée dans l’enquête en cours, entraînant Line avec elle. Toutefois, une belle amitié se développe entre les deux femmes, ce qui est salutaire pour chacune. 

William Wisting pour sa part, piétine depuis des mois à résoudre une disparition mystérieuse. L’enquête est au point mort et on reproche beaucoup à son service de police la lenteur à offrir un dénouement. Jusqu’à ce que viennent s’entremêler les fils d’une autre enquête, dont le procès est sur le point de commencer. C’est l’occasion pour Wisting de se remettre en question. Il se demande s’il n’a pas fait son temps, s’il n’est pas trop vieux et si certaines choses ne commencent pas à lui échapper…

« Wisting avait l’habitude de la critique et, d’ordinaire, cela le laissait froid, mais cette fois, il l’avait vécue différemment. C’était un rappel de leur échec. Très tôt, l’affaire Hummel avait suscité un trouble en lui, un sentiment insidieux de ne pas être à la hauteur. »

On essaie toutefois de lui mettre rapidement des bâtons dans les roues car sa droiture et sa soif de vérité, dérangent. Outre l’enquête qui prend tout son temps, il est sur le point de devenir grand-père, avec tous les sentiments que ça éveille en lui depuis le décès de sa femme. 

J’ai trouvé l’enquête de ce roman vraiment passionnante. Il y a plusieurs éléments mystérieux qui nous donnent matière à réflexion et qui apparaissent comme illogiques tant qu’ils ne sont pas dénoués. Comme bien souvent, l’auteur s’attarde sur ce qui se passe « en coulisses », qu’on parle de criminels ou de policier. Il y a tout le travail de recherche en amont avant l’accusation, l’enquête qui avance à tâtons, les découvertes et les manières d’entrecouper les différentes preuves pour construire un solide dossier. La fin est un peu brusque, mais les ramifications de l’enquête compensent beaucoup.

Il y est beaucoup question de justice et de la psychologie des témoins, ainsi que du travail d’enquête et de filature. On sent bien souvent derrière le personnage de William Wisting, l’ombre de Jørn Lier Horst qui a été dans le passé, un ancien inspecteur de police. Je trouve ces enquêtes à la fois passionnantes et intrigantes, ce qui fait de ce roman un livre qu’on ne veut pas lâcher pour connaître enfin le dénouement. 

« En trente-deux ans, la criminalité s’était transformée. L’attitude générale aussi. Globalement, par le passé, les gens venaient toujours relater à la police ce qu’ils avaient vu et entendu. Désormais, la police se heurtait de plus en plus fréquemment à un mur de silence, même quand les renseignements qu’elle recherchait étaient largement en périphérie d’un crime. »

Toute la série des enquêtes de William Wisting n’a pas été traduite. Les premiers livres ne le sont pas. Peut-être un jour! En attendant, pour suivre l’évolution du personnage dans ce qui a déjà été traduit, l’ordre est le suivant:

Il est toutefois possible de les lire dans le désordre ou alors de choisir l’enquête qui nous interpelle le plus. Je n’ai pas tout lu dans l’ordre et j’y ai quand même trouvé beaucoup de plaisir. 

En ce qui concerne Le disparu de Larvik, c’est une enquête que je ne peux que vous conseiller et Horst est un auteur à découvrir, surtout si vous aimez les inspecteurs récurrents. Le duo père et fille est original et me plaît définitivement beaucoup! J’ai bien hâte à la prochaine enquête.

Le disparu de Larvik, Jørn Lier Horst, éditions Gallimard, 480 pages, 2020

Un activiste des Lumières

un activiste des lumièresMarcus Rediker trace le portrait d’une magnifique figure de la lutte pour l’abolition de l’esclavage. Né en 1682 en Angleterre, Benjamin Lay fut tour à tour berger, gantier, marin. Il vécut dans la campagne de l’Essex, à la Barbade puis dans une habitation troglodyte aux environs de Philadelphie. Influencé par le radicalisme des premiers Quakers, il acquit très tôt la conviction de l’égalité de tout être humain et n’eut de cesse d’exiger la libération immédiate et sans conditions de tous les esclaves, à une époque où l’abolitionnisme restait très minoritaire. Activiste de la première heure, cet homme singulier (qui était de petite taille) n’hésitait pas à choquer ses contemporains, usant de tous les moyens d’action pour bouleverser les conventions sociales, et ébranler les consciences. Il interrompait les offices, organisait des happenings, où il éclaboussait de faux sang les propriétaires d’esclaves. Il dérangeait. On le moqua. Mais son nom bientôt fut sur toutes les lèvres, des plus puissants aux plus humbles…

Un activiste des Lumières est une biographie passionnante qui nous permet de découvrir un personnage historique qui a marqué son époque, mais qui demeure tout de même très peu connu aujourd’hui.

Benjamin Lay était un Quaker, avec les premiers principes de cette religion. Les principes des premiers Quakers étaient antinomismes. Ils croyaient à l’égalité de tous, même si cela devait porter leur cause au-dessus des lois. Benjamin Lay voyait ce qu’il se passait dans le monde, voyait l’esclavage être accepté, la convoitise être vécue quotidiennement par ses membres et pour lui, même si la loi tolérait certaines choses, ce qui brimait la justice et le droit de chacun ne devait pas être toléré.

« Il n’hésitait pas à désigner les coupables du doigt, et il insistait sur le fait que la possession d’esclaves et le quakerisme étaient résolument incompatibles. « Pas de justice, pas de paix. » Tel était le message que portait Benjamin. »

Benjamin Lay, même s’il souffrait de nanisme et d’une autre maladie qui lui courbait le dos, il ne se laissait jamais intimider. Les puissants et les riches ne réussissaient pas à le faire taire. Il disait toujours ce qu’il pensait tout haut. Il n’hésitait pas à se battre pour défendre les causes auxquelles il croyait. L’égalité trônait tout en haut de ses valeurs. Bien avant que ce soit remit en question, Lay refusait l’esclavage et prônait la liberté de tout homme. Il était abolitionniste bien avant son temps. Il écrivit sur le sujet pour tenter de faire bouger les mentalités. Benjamin exigeait l’affranchissement de tout esclave sur le champ. Il militait en ce sens. C’était un petit homme de stature, mais un grand homme en ce qui concerne ses batailles et ses revendications. Il était intransigeant envers ce qu’il croyait juste, tout comme son épouse, avec qui il partageait les mêmes idées. C’était une abolitionniste convaincue et étonnamment, elle était pasteur de sa communauté.

Il est bien sûr souvent question de religion dans l’ouvrage, mais comme le personnage avait des croyances très importantes, cela nous permet de mieux comprendre Benjamin Lay. C’est aussi un portrait intéressant de l’époque de Benjamin. Il était radical et souvent flamboyant dans sa façon d’illustrer ses idées, souhaitant marquer les esprits et choquer les gens pour faire changer les mentalités.

Son contact le plus marquant avec l’esclavage fut quand Lay déménagea à la Barbade et vit des choses qu’il ne pouvait tolérer. Ses croyances en la vie et en la justice, ainsi qu’aux qualités prônées par sa religion, mais non respectées par les esclavagistes, le marqua durablement. Il parlait haut et fort de ses idées et il était si dérangeant que les hauts dirigeants des quakers, ayant souvent eux-mêmes des esclaves, ont régulièrement tenté de l’exclure de leur cercle.

« « On a souvent reproché aux écrivains qui ont employé leur plume à la défense des Noirs, de n’avoir pas été témoins de leurs souffrances. On ne pouvait faire ce reproche à Benjamin Lay. […]. » L’expérience de Benjamin à la Barbade, qui y abandonna bien vite son « habitation, par l’horreur que lui inspira le traitement affreux sous lequel les esclaves gémissaient » et où il avait développé des relations personnelles avec des individus asservis, fit qu’il « ne cessa toute sa vie de prêcher et d’écrire pour l’extirpation de l’esclavage ». »

Berger, gantier, marin, écrivain, militant, Benjamin Lay a porté quantité de chapeaux et a vécu en de nombreux endroits. C’est sans doute ce qui modela sa vision du monde et des gens. C’était un homme qui se considérait comme « illettré » même s’il a écrit énormément. Lay était un autodidacte. On suppose que c’est sur les bateaux, pendant les temps libres, qu’il apprit sans doute à écrire.

Anecdote intéressante: l’image reproduite en page couverture est la seule que nous ayons de Benjamin Lay. Il ne souhaitait pas qu’on le représente en image, c’était pour lui contraire aux doctrines de sa religion. C’est la femme de Benjamin Franklin, un grand ami de Lay, qui commanda le portrait.

Au-delà de l’aspect biographique du personnage que fut Benjamin Lay, on apprend beaucoup sur l’esclavage, sur l’histoire, sur les Quakers. Lay s’est battu pour l’égalité en général, pour le droit des êtres vivants. Il s’insurgeait contre le travail harassant de ceux qui récoltait le thé ou qui travaillait dans le sucre pour que les gens aisés puissent en profiter. Il était végétarien bien avant l’heure et croyait à l’égalité des animaux comme des hommes. C’est quand sa femme est décédée qu’il est devenu encore plus radical: il fabriquait ses vêtements en lin, vivait dans une grotte tapissée de livres, écrivait entre deux moments de jardinage et prônait le végétarisme. Avec l’argent amassé avec ses écrits, il aida les gens à mieux vivre et donna ses avoirs aux veuves par exemple, qui ne recevaient pas d’aide.

Avec Un activiste des Lumières, l’auteur a voulu nous montrer l’esclavage de l’époque et la façon dont les abolitionnistes vivaient l’opprobre de la société. Lay, devant ces injustices, prônait ses convictions avec ardeur. Le livre est très bien documenté, la traduction est agréable. J’ai adoré cette biographie car le personnage de Benjamin Lay est un homme captivant, bien en avance sur son époque. Un personnage vraiment intéressant à découvrir. Ce livre tente de réhabiliter ce personnage méconnu qui a apporté sa pierre à l’édifice de la justice humaine.

Le livre est complété par un cahier d’illustrations au centre, de cartes et de portraits.

Un beau coup de cœur et une excellente découverte que cet ouvrage de Marcus Rediker.

Un activiste des Lumières, Le destin singulier de Benjamin Lay, Marcus Rediker, éditions du Seuil, 288 pages, 2019

Crimes et châtiments

Crimes et châtimentsLe temps d’une promenade, faites un saut dans le temps pour découvrir les rouages du système judiciaire et les punitions infligées aux petits et grands criminels d’autrefois. De l’arrestation jusqu’au procès, en passant par l’emprisonnement et la torture, imaginez-vous juré de la Cour du Banc de la Reine et jugez des crimes de vos ancêtres: duel, vol, émeute, désertion, pillage, meurtre. Une visite où il est préférable de marcher droit…

Il y a quelques mois, j’ai lu La Noël au temps des carrioles, un livre des Services historiques Six-Associés. Je m’étais promis d’en lire d’autres, tant j’avais adoré cette lecture. Crimes et châtiments est dans le même genre. Il s’agit d’un petit ouvrage sous forme de circuit historique, nous permettant de découvrir la ville de Québec du XVIIe au XIXe siècle. Cet ouvrage nous offre une exploration du système de justice à cette époque, à Québec. En ces temps de confinement, c’est une lecture fort agréable, qui nous permet de voyager dans cette ville et également à travers le temps, sans bouger de chez soi.

En neuf stations différentes et un préambule pour bien comprendre le contexte, le livre nous offre un tour d’horizon de ce qu’était alors la justice: les crimes, ceux qui les commettent et les sentences auxquelles ils font face. Le voyage débute en 1888, à la Maison Sewell, où l’on apprend le rôle du shérif et des jurés. Les critères pour être jurés sont plutôt sévères. À cette époque, on s’en doute, les femmes n’y sont pas admises.

La suite du voyage nous amène à aborder le duel et sa présence tout de même rare dans nos régions, ainsi qu’un portrait des crimes et des criminels. Quels étaient les crimes les plus souvent commis? Lesquels recevaient la peine la plus sévère? De quelle façon la criminalité était-elle traitée dans la société et comment les crimes étaient jugés? Cette portion du livre est intéressante puisqu’elle offre un portrait global de la justice à Québec à cette époque. C’est aussi le moment de découvrir une ancienne coutume bien particulière…

La station 4 nous amène sur les traces de criminels célèbres (un chapitre un peu trop court à mon goût cependant), alors que la station 5 aborde le rôle particulier de la police de cette époque. Outre le respect de l’ordre, la police s’occupait aussi d’hygiène et de religion. Un rôle bien différent de celui d’aujourd’hui!

Les procès et l’application de la justice ont énormément évolués également. Il est intéressant d’apprendre la façon dont étaient appliquées les lois sous le Régime français et sous le Régime anglais. Les différences quant aux sentences et à la façon de conduire un procès sont vraiment étonnantes. Sous l’un et l’autre des Régimes, les conditions de jugement pouvaient être totalement opposées. 

Le vagabondage était réprimé et il fallait se munir d’un certificat de pauvreté si on voulait mendier dans les rues. Les sentences judiciaires de l’époque nous apparaissent aussi comme particulièrement barbares. Langues coupées, carcans, tortures, supplice des brodequins, supplice de la roue… On aborde même le cas célèbre de la Corriveau, un personnage qui m’intéresse beaucoup puisque je la retrouve dans mon arbre généalogique. C’était l’époque des bourreaux et des châtiments corporels honteux. Le système de justice de l’époque était loin d’être tendre!

« Sous le Régime français, on n’hésitait pas à traduire des défunts en justice, afin que leur mémoire – à défaut de leur personne – soit punie. »

Le circuit historique se poursuit avec les prisons et la façon dont se déroulait l’emprisonnement. C’était l’époque des exécutions publiques par pendaison, devant la prison. La dernière exécution publique à Québec eut lieu en mars 1864. L’ancienne prison commune du district de Québec avait des conditions de détention assez épouvantables et fut remplacée par la prison des Plaines d’Abraham. Ce changement de lieu fut le début d’un vent de renouveau qui souffla sur le système de justice d’ici et d’ailleurs. Les mentalités commencèrent à changer. Il est très intéressant de voir et de comprendre les modifications qui ont eu lieu à cette époque, dans le système de justice. 

Crimes et châtiments est un petit ouvrage bien intéressant, illustré d’images, de cartes, de photographies d’époque et d’articles de journaux. Il offre un circuit historique qui nous permet de comprendre les particularités du système de justice québécois en vigueur du XVIIe au XIXe siècle.

J’aime décidément beaucoup cette collection d’ouvrages aussi instructive que ludique, qui nous offre un tour d’horizon d’une ville, par l’entremise de sujets bien précis. En apprendre plus sur la justice d’antan nous offre un nouveau regard sur la justice d’aujourd’hui.

Je vous présenterai bientôt les autres titres de cette belle collection, que je vous suggère assurément.

Crimes et châtiments. La justice à Québec du XVIIe au XIXe siècle, Les Services historiques Six-Associés, éditions du Septentrion, 96 pages, 2013