La Mariée de corail

« Sous l’eau, elle semblait flotter. Maintenant, son vêtement lui colle à la peau comme une algue encombrante. Sous l’eau, elle aurait pu devenir du corail. On aurait fait des bijoux avec ses ossements. Mais elle a décidé de remonter vers la surface. » Quand Joaquin Moralès est appelé à enquêter sur la disparition d’une capitaine de homardier, il hésite : son fils vient tout juste de débarquer chez lui, soûl comme un homme qui a tout perdu. Mais lorsque le corps d’Angel Roberts est retrouvé, il ne tergiverse plus, car cette femme, c’est aussi la fille de quelqu’un. La mer, dans ce roman policier poétique, évoque la filiation et fait remonter à la surface les histoires de pêcheurs, véridiques ou réinventées, de Gaspé jusqu’au parc Forillon.

Je voulais lire Roxanne Bouchard depuis longtemps. Quand j’ai découvert Nous étions le sel de la terre, j’ai tout de suite su que c’était une auteure que j’allais aimer. La lecture de la seconde enquête de l’inspecteur Joaquin Moralès a confirmé ma première impression. J’adore la plume et la façon de raconter de l’auteure. Si j’avais adoré la première enquête, je crois que j’ai encore plus aimé celle-ci.

« Pour les pêcheurs, la richesse, c’est la mer. Les filets pleins, les cages lourdes, les reflets du soleil sur l’eau. Pour Clément Cyr, la mer était belle parce que, quand il levait la tête, parfois, il voyait le bateau de sa femme dans l’horizon. »

Dans la première enquête, nous faisions connaissance avec l’inspecteur Moralès, un Mexicain de Longueuil, exilé en Gaspésie après plusieurs années de travail en ville. Son couple bat de l’aile, rien ne va avec son épouse. Dans ce second livre, Moralès tente de s’adapter à son environnement. Il est un peu moins catalogué comme « le nouveau venu » et est moins maladroit. Il commence à se faire une place, sans la femme avec qui il a partagé presque toute sa vie. C’est alors que son fils Sébastien arrive à l’improviste, soûl et en colère. Il a quitté son chez-lui, son travail et sa blonde. Il n’a que ses casseroles de cuisinier et est accueillit par le silence d’un père qui ne sait pas lui parler. Sébastien bouille d’une colère contre son géniteur, à qui il attribue plusieurs de ses problèmes. Ces retrouvailles entre père et fils ne se feront pas sans flammèches.

C’est alors que Joaquin est mandaté pour s’occuper d’une nouvelle affaire. Le corps d’une capitaine de homardier est retrouvé. L’enquête s’immisce dans les histoires de familles de la région, fouille ce que les gens n’ont pas envie de laisser sortir au grand jour. Le monde de la pêche est difficile, les familles se battent pour survivre, malgré les quotas et les permis, malgré les rancunes et les jalousies passées. Tout le monde se connaît depuis toujours ce qui peut exacerber les l’animosité, mais aussi tisser la communauté de façon à ce que leur univers ne soit pas étalé sur la place publique. C’est une enquête difficile pour Moralès, qui doit aussi faire face à de nouveaux collègues difficiles.

La mariée de corail est un fabuleux roman policier sur la famille, sur ce qu’on lègue à ceux qui nous suivent et sur le désir de s’affranchir des erreurs passées. C’est un roman sur le silence et le bruit de la mer. Sur ce qu’on ne dit pas, par pudeur, par crainte, par maladresse. Comme avec la première enquête, la Gaspésie habite littéralement ce roman, elle enveloppe tout et s’incarne entre ce qu’un père et son fils ne se disent pas. J’ai trouvé ce livre encore plus profond que le premier, d’une façon différente. J’ai adoré la façon dont l’auteure décrit la relation entre Joaquin et Sébastien, ce qui les lie, l’idée qu’ils se font l’un de l’autre et la façon dont, tous les deux, vivent avec les racines mexicaines de Moralès. Cette seconde enquête est vraiment intéressante, les relations familiales étant au cœur de toute l’histoire, que ce soit dans la communauté de pêcheurs ou dans la vie privée de Moralès. Les liens entre les gens, les liens qui unissent les membres des différentes familles que l’on retrouvent dans le roman, sont au centre de l’intrigue et fournissent des points de vue différents sur la filiation.

« C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils, en pleine nuit, dans une cuisinette d’auberge. Il ignorait toujours ce que Sébastien fuyait ou venait chercher, mais n’était-il pas lui-même empli d’ombres tapies dans le silence? De désirs et de fuites? »

Ce qui est le plus beau avec cette série policière, c’est le texte. Un texte magnifique et poétique. La plume est belle sans bon sens, pleine d’images et de contemplation. La mer devient un personnage en soi qui prend une grande place dans le texte. Je suis d’ailleurs chaque fois étonnée, lorsque je lis les histoires de Moralès, d’être dans un roman policier. La plume est tellement différente des romans policiers auxquels nous sommes habitués. Ici, les mots et le texte ont autant d’importance que l’intrigue. Les lieux sont incarnés, profonds, vivants. Il y a toute une poésie qui habite les mots et les décors. L’atmosphère maritime nous suit bien longtemps après avoir tourné la dernière page.

« Depuis qu’il est en Gaspésie, la mer lui monte dans les veines. Froide et dure, boréale et spectaculaire. »

C’est le second roman de Roxanne Bouchard que je lis et encore une fois je me fais la réflexion que personne d’autre n’écrit comme elle. C’est un vrai plaisir de lecture, chaque fois. Une enquête aux effluves de bord de mer et d’eau salée. À lire! Assurément un beau coup de cœur!

Mon avis sur la première enquête de Joaquin Moralès:

La mariée de corail, Roxanne Bouchard, éditions Libre expression, 392 pages, 2020

Nous étions le sel de la mer

Ce matin-là, Vital Bujold a repêché le corps d’une femme qui, jadis, avait viré le cœur des hommes à l’envers. En Gaspésie, la vérité se fait rare, surtout sur les quais de pêche. Les interrogatoires dérivent en placotages, les indices se dispersent sur la grève, les faits s’estompent dans la vague, et le sergent Moralès, enquêteur dans cette affaire, aurait bien besoin d’un double scotch.

Nous étions le sel de la mer est un livre dont j’entends parler depuis très longtemps. J’avais beaucoup d’attentes et j’espérais moi aussi être emballée par ce livre. En fait, j’ai adoré cette lecture qui nous amène littéralement en Gaspésie. On sent l’odeur de la mer, le bruit des vagues, l’atmosphère des petits villages, les histoires de pêche et les secrets bien enfouis.

Dans ce roman, qu’on pourrait qualifier « d’enquête policière poétique », on suit plusieurs personnages qui vivent en Gaspésie ou qui viennent d’y arriver. Il y a les pêcheurs, le restaurateur, le curé, l’aubergiste, la touriste. Catherine se promène sur la plage, fait la connaissance des gens qui vivent au bord de la mer et reste discrète sur son passé. Chacun a ses motivations et ses secrets. La mer est là, offerte aux pêcheurs, propice à la réflexion ou tombeau pour certains marins malchanceux. C’est un lieu qu’on ne peut fuir, beau, tragique, bouleversant. La façon qu’a l’auteure de raconter la mer, la façon dont ses personnages la perçoive et ne peuvent s’en détacher, donne aux lieux une impression enveloppante. J’ai adoré cette ambiance. 

« Cyrille, il disait que la mer était une courtepointe. Des morceaux de vagues attachés par des fils de soleil. Il disait qu’elle avalait les histoires du monde et les digérait longuement, dans son ventre cobalt, pour n’en renvoyer que des reflets déformés; il disait que les événements des dernières semaines sombreraient lentement dans la pénombre de la mémoire. »

Ce matin-là, on repêche dans les filets le corps d’une femme, connue pour sa fougue, son esprit d’aventure, ses longs départs en bateau et sa propension à virer le cœur des hommes à l’envers. Ce décès bouleverse tout le monde: les hommes qui l’ont aimée, celle qui la recherche, les autorités. Débarque alors l’enquêteur Joaquin Moralès, mexicain de Longueuil, qui essaie de dénouer les fils de ce décès tout en essayant de garder la tête hors de l’eau alors que son couple part à la dérive… Pas toujours très habile, ayant un tout autre mode de vie en ville et perturbé par ce qui se passe dans sa vie personnelle, il a l’impression d’arriver dans un autre monde qu’il ne comprend pas. Ses méthodes ne fonctionnent pas et on apprend peu à peu, au fil des pages, à connaître cet inspecteur un peu brusque et maladroit, arrivé un beau jour du Mexique. Malgré sa rudesse, j’ai aimé ce personnage car il est différent de ceux que l’on retrouve dans les livres policiers. En fait, tout le roman est différent de ce qu’on s’attend à voir dans un roman d’enquête. C’est sans doute pour cela qu’il m’a autant plu. J’aime aussi beaucoup le titre si poétique et imagé du roman. Nous étions le sel de la mer

« La Gaspésie, c’est une terre de pauvres qui a juste la mer pour richesse, pis la mer se meurt. C’est un agrégat de souvenirs, un pays qui ferme sa gueule pis qui écœure personne, une contrée de misère que la beauté du large console. Pis on s’y accroche comme des hommes de rien. Comme des pêcheurs qui ont besoin d’être consolés. »

Le ton est intrigant. Les dialogues sont colorés, bien de chez nous. C’est vivant. Les chapitres se promènent à travers le temps et les personnages. Peu à peu, on découvre l’histoire de la région et surtout de ses habitants. J’ai tellement aimé ce roman! La plume unique de Roxanne Bouchard, sa façon de raconter la mer et le cœur de ses personnages. C’est beau, coloré, doux-amer, un brin mélancolique, juste ce qu’il faut pour avoir l’impression de vibrer au rythme des vagues et des événements. Le genre de livre qu’on a envie d’étirer un peu, pour y rester plus longtemps. Heureusement, les deux autres enquêtes de Moralès m’attendent dans ma pile à lire. Je suis très emballée par cette série et j’ai bien hâte de lire les autres romans.

À découvrir, assurément!

Nous étions le sel de la mer, Roxanne Bouchard, éditions VLB, 360 pages, 2014

Glauque

« J’ai toujours eu l’impression que si ma sœur et moi on n’écoutait pas les terreurs anxieuses de ma grand-mère pis qu’on traversait entre chez elle et notre maison quand il commence à faire noir et surtout, surtout, l’hiver, les barbus allaient nous attraper, nous enlever, nous faire des choses terribles. En vieillissant, ces hantises suscitées par l’inquiétant terrain bordé d’arbres deviennent des supplices secondaires. On y verrait là de quoi se trouver chanceux, quand on connaît mieux la mesure des sévices cruels que l’on peut infliger à une femme seule dans le noir. » Depuis toujours, les Gaspésiens vivent entourés d’une nature menaçante qui alimente de nombreuses légendes. Fantômes, démons, vampires, sorcières et monstres; en neuf nouvelles, l’autrice invente un folklore moderne et angoissant qui puise sa source dans sa propre enfance et sa région natale, là où la terre se termine.

J’avais très hâte de découvrir Glauque, là où la terre se termine de Joyce Baker. Comme c’est indiqué sur la couverture, il s’agit de « récits et contes occultes ». En fait, l’auteure revisite les légendes et les histoires racontées d’une génération à l’autre, en Gaspésie. C’est très intéressant car on entend peu parler de ce qui forge les histoires des régions. Naturellement, l’auteure y ajoute sa plume et son imagination, ce qui nous amène à découvrir des contes particulièrement inquiétants qui nous tiennent en haleine jusqu’au bout. Le format aussi, apporte beaucoup au livre. Les histoires sont assez courtes et très intrigantes.

« Quand je fais faire le tour aux touristes, je leur raconte beaucoup de faits, mais peu d’histoires. Il y a par contre de ces faits qui se mêlent à des légendes au point où il est difficile de distinguer le vrai du faux. C’est à ce moment que le folklore devient la vérité. »

On y retrouve des histoires issues du folklore, comme La Table à Rolland ou la Blanche du rocher, revisitées. On n’imagine pas à quel point cette superbe région peut cacher autant d’inquiétantes histoires… L’auteure invente aussi tout un folklore avec des histoires plus « modernes » ou des récits qu’on se racontaient entre les générations, dans lesquels se côtoient monstres, sorcières, démons, fantômes, extraterrestres, sirènes, et tant d’autres.

Voici un petit tour d’horizon des dix contes que l’on retrouve dans le recueil. Certains s’inspirent d’histoires un peu plus connues alors que d’autres sont plus ancrées dans le souvenir, en mettant en scène les histoires orales de la région et les peurs liées à ce qui est fantastique et inquiétant. Dans toutes les histoires, on retrouve des personnages qui donnent le frissons.

Les barbus
Une histoire d’énormes barbus qui capturent les enfants.

Au camp
Douze jours passés dans un camp de vacances, avec des soirées typiques d’histoires d’horreur autour du feu.

Élizabeth et Belzébuth
L’histoire est racontée par un chat, qui explique les lieux à éviter pour survivre…

La cache
Marianne, une végane, vient de se construire un abri pour la chasse.

Marie, la Blanche du Rocher
Une histoire de pirate en lien avec la légende du Rocher Percé.

Cap-Rouge
L’histoire du Cap-Rouge et de la maison inquiétante de Magellan.

La table à Rolland
Rolland, contremaître de chantier de la future église Saint-Michel-de-Percé, accepte une étrange partie de dés.

Spécimen
Une scientifique, envoyée par l’Université pour étudier l’activité sismique et biologique, passe du temps dans un bar de danseuses.

L’île
Un conte ayant pour lieu l’île Bonaventure et ses mystères.

I’m Done With Not Writing
Un récit fait d’eau, de Grande-Rivière et d’histoires.

En dix contes, Joyce Baker nous convie à un rendez-vous gaspésien inédit. C’est ce que j’ai aimé de ce livre. L’originalité du texte et une autre vision, plus sombre, de cette belle région. Certains contes m’ont plu plus que d’autres, mais dans l’ensemble j’ai passé un très bon moment avec ce livre… qui sort définitivement des sentiers battus! 

Glauque: Là où la terre se termine. Récits et contes occultes, Joyce Baker, éditions Québec-Amérique, 136 pages, 2021