Mary Shelley, au-delà de Frankenstein

Mary Shelley au-delà de FrankensteinPendant deux siècles, on a imprimé, traduit, lu, adapté Frankenstein sans se préoccuper de l’existence de son auteure. Le nom de celle qui l’avait écrit à 16 ans, publié à 18 était pourtant là, sur la couverture, à portée de regard. Mais Mary Shelley semblait comme invisible. Bien que femme de lettres reconnue, elle est longtemps restée pour la postérité l’obscure épouse du grand poète romantique Percy B. Shelley. À pied, en malle-poste, en charrette, à dos d’âne ou de mule, par les fleuves ou par mer, elle a parcouru l’Europe avec lui en compagnie de leurs amis, femmes et hommes alliés dans la même recherche de beauté. Ce n’est pourtant pas son seul exploit.
Dans son œuvre novatrice, elle s’est dressée de toutes les forces de son esprit contre les idées mortifères d’une Angleterre en plein essor industriel qui cherchait à normaliser ses citoyens (et plus encore, ses citoyennes) comme des produits à perfectionner. Avec son intrépide sagesse, elle a entrevu les dangers d’une société s’adonnant sans repères ni limites à l’ivresse du progrès scientifique. Et elle a imaginé le destin du monstre que cette société allait produire. Un être anonyme, meurtrier, sentimental et raisonneur, poursuivi par la haine du savant fou qui l’avait mis au monde.
Une histoire familière ? En effet, ce couple maudit hante toujours les cauchemars de nos contemporains. Du fond de ses temps éloignés, Mary Shelley nous lance un message qu’il est urgent de décrypter encore et encore.

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein est à la fois une biographie et un essai. L’auteure nous partage la vie de cette toute jeune femme qu’était Mary Shelley qui a écrit à l’âge de seize ans le roman qui traversera le temps et les générations: Frankenstein. Ce roman est d’ailleurs l’un de mes préférés. Lu et relu, j’ai vu également de nombreuses adaptations cinématographiques de cette histoire. Mary Shelley est une source de fascination et d’admiration également.

Ses choix de vie, pour une si jeune femme, vont déjà à contre-courant de ce qui est bien vu dans la société où elle vit. C’est elle qui va déclarer en premier son amour pour le poète Percy B. Shelley, alors toujours marié. Elle quitte la maison paternelle en pleine nuit pour aller vivre sa vie avec lui, écrivant et lisant énormément d’ouvrages. Mary détonne dans une société qui trace à l’avance le parcours de ses femmes. Elles ne sont bonnes qu’à faire la conversation, mettre au monde des enfants et faire quelques travaux d’aiguille. Les choix de vie demeurent restreints. Mary et Percy vont à l’encontre de ce qui est moralement accepté dans leur univers. Ils mènent une vie d’errance sur les routes. Percy n’hésite pas à publier un traité d’athéisme qui fait scandale, alors que Mary attire les ragots tant par sa façon de se comporter que par le choix de leur cercle social (l’amitié avec Lord Byron par exemple). Leur vie est une véritable aventure littéraire, avec tout ce que ça implique: manque d’argent, fuite, faim, accouchements dans des conditions difficiles, etc.

« Le cabriolet cahote sur le pavé de cette rue londonienne et les emporte vers la mer. Ici commence l’une des aventures littéraires les plus curieuses de notre culture. Un périple extravagant pendant lequel deux êtres vont effectuer ensemble, à travers l’Europe, une course affolée et sans répit pour gagner sur terre leur part de paradis. »

L’ouvrage est également un essai, car l’auteure aborde le sujet complexe de l’écriture, de la société à l’époque de Mary Shelley, du féminisme, des progrès reliés à la science et en lien avec la création du monstre mythique développé par Frankenstein. Oui, car si vous ne le savez pas encore, Frankenstein est le nom du créateur et non pas du monstre… Mais il y a également plus que son célèbre livre. Mary Shelley est également l’auteure du livre Le dernier homme, un ouvrage dans lequel on retrouve beaucoup d’extraits en lien avec sa propre vie. Il est intéressant de découvrir les liens que fait Cathy Bernheim entre la vie quotidienne de Mary, ses chagrins, ses deuils, ses questionnements sur son époque et la science, et ses écrits.

J’ai trouvé passionnante cette lecture, qui aborde quantité de sujets tout en nous offrant un portrait intéressant de Mary Shelley et de son univers. Accablée par la perte de presque tous ses enfants, veuve bien avant le temps, Mary aura eu malgré tout un parcours passionnant. Elle aura écrit l’un des romans les plus marquants de sa génération, toujours lu aujourd’hui. L’ouvrage de Cathy Bernheim apporte une réflexion des plus intéressante sur cette oeuvre et sur son auteure, abordant également la façon dont la vision de Mary Shelley du futur, via la création du monstre, trouve ses répercussions aujourd’hui, avec les progrès de la science. Traductrice, Cathy Bernheim offre aussi une réflexion sur la traduction des œuvres littéraires à travers les époques.

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein est proposé comme une biographie, mais l’auteure va beaucoup plus loin en offrant une réflexion féministe et scientifique. C’est ce qui en fait une lecture fort plaisante et qui donne envie de poursuivre plus loin la découverte des œuvres et du monde de Mary Shelley. On en apprend également beaucoup sur ses lectures, au fil de sa vie et de ses errances. Mary Shelley était une femme cultivée et avide de culture.

« Les livres lui parlent d’un temps qui n’est plus, avec des voix qui depuis longtemps se sont tues. Elle apprend d’eux que, pour s’enraciner au monde, paradoxalement, il faut semer des mots dans l’esprit de ses contemporains afin que leur écho parvienne aux temps futurs. »

À noter qu’on retrouve dans le livre de Cathy Bernheim, plusieurs annexes intéressantes, dont une chronologie qui replace Mary Shelley dans son contexte social et artistique, avec un accent important sur la science, qui est un pilier de Frankenstein. On y retrouve également un petit guide des termes scientifiques inconnus à l’époque de Mary Shelley, un arbre généalogique et de nombreuses citations au fil des pages.

Un ouvrage passionnant et accessible, que je vous conseille assurément! Et pourquoi ne pas en profiter pour (re)lire Frankenstein? Un classique qui mérite d’être lu, surtout aujourd’hui.

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein, Cathy Bernheim, éditions du Félin, 273 pages, 2018

Encabanée

encabaneeAnouk a quitté son appartement confortable de Montréal pour un refuge forestier délabré au Kamouraska. Encabanée loin de tout dans le plus rude des hivers, elle livre son récit sous forme de carnet de bord, avec en prime listes et dessins. Cherchant à apprivoiser son mode de vie frugal et à chasser sa peur, elle couche sur papier la métamorphose qui s’opère en elle: la peur du noir et des coyotes fait place à l’émerveillement; le dégoût du système, à l’espoir; les difficultés du quotidien, au perfectionnement des techniques de déneigement, de chauffage du poêle, de cohabitation avec les bêtes qui règnent dans la forêt boréale… Encabanée est un voyage au creux des bois et de soi. Une quête de sens loin de la civilisation. Un retour aux sources. Le pèlerinage nécessaire pour revisiter ses racines québécoises, avec la rigueur des premiers campements de la colonie et une bibliothèque de poètes pour ne pas perdre le nord. Mais faut-il aller jusqu’à habiter le territoire pour mieux le défendre?

Encabanée est le récit d’une fuite, d’un exil. Une jeune femme se cherche, le quotidien ne lui correspond plus. Elle va passer l’hiver dans une cabane, en compagnie de livres, à faire fondre de la neige pour avoir de l’eau et à fendre du bois pour ne pas mourir gelée.

« Me confronter à moi-même en toute nudité. Sans les mirages d’une vie axée sur la productivité et l’apparence. »

Le texte a tout du nature writing qui m’est cher. Les lieux sont magnifiquement décrits, le froid est mordant, l’hiver est rude. Il faut survivre, tenter de nourrir son corps comme son esprit. Le roman raconte le quotidien d’Anouk, dans sa cabane aux murs minces comme du papier, qui tente de se débrouiller sans rien attendre des autres. Seule, elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle vit, ses pensées sur le Québec, sur la société, sur les livres. Elle m’a donné envie de lire Kamouraska d’Anne Hébert. Il est dans ma pile. On retrouve d’ailleurs dans le roman plusieurs extraits de chansons ou de poèmes, d’Émile Nelligan en passant par Richard Desjardins et Jean Leloup.

Anouk manie la hache et les seaux de neige. Elle se forge une place dans un monde de froid et de glace. À travers le texte, des illustrations de ce qu’elle voit et de ce qu’elle griffonne dans un carnet. Une hache, des raquettes, des sapins enneigés, une souris, des flocons de neige. Des listes de toutes sortes accompagnent chaque chapitre, des « qualités requises pour survivre en forêt » en passant par les « phrases pour ne pas sombrer dans la folie quand on a froid ».

« Simplicité, autonomie, respect de la nature. Le temps de méditer sur ce qui compte vraiment. Le temps que la symphonie des prédateurs, la nuit, laisse place à l’émerveillement. »

L’arrivée du personnage de Rio m’a aussi plu, sauf que j’ai été moins sensible à tout son discours sur la protection de la nature, qui me semble très pamphlétaire. Pas à cause du message, qui au contraire me touche beaucoup, mais plutôt à cause de la façon dont c’est amené. J’ai trouvé que ça hachurait le texte, qu’on tombait dans autre chose. J’ai eu l’impression que cette portion avait simplement été collée là et ne s’imbriquait pas dans le style du reste du livre. Ça m’a un peu dérangée, je l’avoue. J’étais bien dans ce texte jusque là. Par la suite, les événements se sont enchaînés et j’ai eu le sentiment de retrouver le livre qui me plaisait au début.

Encabanée, c’est un questionnement sur le monde dans lequel on vit, sur la place de la nature et la façon dont l’homme la traite. C’est aussi une façon d’affirmer la place que l’on veut prendre dans un monde que l’on ne comprend plus. J’ai été touchée par ce côté-là du texte, qui m’a parlé de bien des façons. Ce roman, c’est aussi un livre qui parle d’un féminisme différent, un féminisme rural. J’ai aimé cette façon de voir le féminisme, qui me correspond peut-être plus que bien d’autres représentations.

« Les pionnières errent seules dans la foule. Leur regard transcende l’espace. Leurs traces dans la neige restent un temps, un battement, une mesure. Comment fait-on pour éviter l’usure, le cynisme, l’apathie quand le peuple plie et s’agenouille devant l’autorité, consentant comme un cornouiller qui ne capte plus de rêves? »

Dans l’ensemble, c’est une bonne lecture, avec quelques petits bémols de mon côté. Cependant, certains passages m’ont fait vibrer et pour ça, c’était très agréable de découvrir la plume de Gabrielle Filteau-Chiba.

Encabanée, Gabrielle Filteau-Chiba, éditions XYZ, 100 pages, 2018

Sleeping beauties

sleeping beauties photoUn phénomène inexplicable s’empare des femmes à travers la planète : une sorte de cocon les enveloppe durant leur sommeil et si l’on tente de les réveiller, on prend le risque de les transformer en véritables furies vengeresses. Bientôt, presque toutes les femmes sont touchées par la fièvre Aurora et le monde est livré à la violence des hommes. À Dooling, petite ville des Appalaches, une seule femme semble immunisée contre cette maladie. Cas d’étude pour la science ou créature démoniaque, la mystérieuse Evie échappera-t-elle à la fureur des hommes dans un monde qui les prive soudainement de femmes ?

C’est en lisant cet article du Devoir que je me suis intéressée au livre de Stephen King et Owen King. Ça me semblait plutôt original et comme je commence à découvrir l’univers des King, j’avais envie de lire ce roman à quatre mains.

Je l’ai terminé hier et je suis un peu déçue je dois bien l’avouer. Le monde de Sleeping beauties est vraiment intéressant et semble plutôt dans l’air du temps avec toutes ces histoires apocalyptiques qui apparaissent sur nos écrans et dans les bouquins, histoires où les femmes sont maltraitées par des hommes ou absentes des sphères décisionnelles. La création d’un univers utopique entièrement féminin ou du moins son idée, est aussi dans l’air du temps.

Certaines choses de ce roman m’ont un peu dérangée. Je conçois très bien que pendant des années, les femmes sont restées derrière, n’ont eu que peu ou pas de droits et se sont battues pour les acquérir. Cependant, ce trouve que beaucoup de propos dans ce livre sont des généralités sur la place des hommes et des femmes, des propos parfois faciles et j’aurais plutôt préféré que les auteurs puisent plus loin que ça.

Le roman n’est pas inintéressant, cependant il y a énormément de longueurs. Une grosse part du roman se déroule dans une prison pour femmes et nous suivons également une grande quantité de personnages qui évoluent à l’extérieur de la prison ou dans les sphères juridiques, médicales et policières. Parfois, je devais relire des passages antérieurs afin de me remémorer qui était tel ou tel personnage. J’ai compris à la fin du roman pourquoi ça me semblait si touffu: il y a quatre pages de noms de personnages! Quatre pages… Je me questionne d’ailleurs sur la pertinence de placer ces pages à la fin du livre.

J’ai aimé l’idée générale du livre, qui ne va cependant pas assez loin à mon goût et qui fini par se perdre dans de longs passages où les différents clans se font la guerre. Ça donne une lourdeur au roman déjà plutôt impressionnant. J’ai aimé l’idée également du monde parallèle créé par les femmes, mais pas toujours leurs propos. Un questionnement rapide apporté par le personnage de Jared à la fin du livre, concernant la difficulté des hommes et des femmes à cohabiter ensemble dès qu’ils ont dépassé la petite enfance aurait été intéressante à creuser. Jared est un beau personnage d’adolescent et d’homme en devenir, qui finalement se perd dans la masse. Et c’est réellement dommage. Idem pour le personnage de Van, une femme qui travaille à la prison et fait des combats de bras de fer. Elle aurait été intéressante à creuser.

Finalement, Sleeping beauties présente de très nombreuses références à la Bible et surtout, à l’histoire d’Adam et Ève. L’étrange femme qui semble à la base de la fièvre Aurora s’appelle d’ailleurs Eve Black (Evie). Le monde créé par les femmes est un monde sans Adam. Il y a cet arbre magique et le serpent, certaines notions qui se rapportent beaucoup à l’esprit biblique. On ne peut manquer de faire la comparaison en lisant le livre.

L’aspect magique et étonnant des cocons m’intéressait beaucoup. Malheureusement, après 827 pages, on n’en sait que peu de choses. On ne sait pas trop pourquoi la fièvre Aurora est arrivée ni qui est réellement Evie Black. En refermant le livre, qui m’a accompagnée pendant de nombreux jours, ma première réflexion a été « tout ça, pour ça? »

Déception…

Sleeping beauties, Stephen King, Owen King, éditions Albin Michel, 827 pages, 2018