Tess dans la tête de William

Tess dans la tête de William

Il a fermé et fixé les volets. Il a pris son sac, son carnet, sa plume, son chapeau mou. Il est parti. Il n’a pas dormi devant la maison comme il aurait voulu le faire une dernière fois. Il a marché jusqu’à la côte, pas très loin, jusqu’aux falaises incrustées de fossiles, jusqu’à la plage où la calcite blanche trace dans le mudstone des signes cabalistiques. Anciens récifs d’archéocyathes, prés sous-marins de crinoïdes, tous ces petits morts pétrifiés dans le roc de L’Anse-Amour. Il a mis ses mains dans l’eau jusqu’à ne plus les sentir, jusqu’à les couper, les brûler, le froid répandu partout, la tête engourdie, le sang figé. Il a crié: «Tess!», il me l’a dit.. Il a crié: «Tess!», a mis ses mains dans ses cheveux.

Tess dans la tête de William est une suite symbolique à Inlandsis suivi de Comment dire que j’ai lu tout récemment. Si le premier était un recueil de poésie, le second est plutôt un récit. Poétique, tout de même.

Dans le premier livre, le recueil de poésie, le lecteur est en quelque sorte à l’intérieur de l’univers du personnage, dans sa tête. Ici, on voit ce qui se passe en lui, dans la tête de William, mais en étant un spectateur extérieur. Le point de vue était différent dans le recueil de poésie.

Tess dans la tête de William nous fait voyager dans différents endroits. C’est aussi là qu’on voit les réactions de William et ce qu’il est. C’est un récit dans lequel on ressent un très profond mal de vivre du personnage principal. Dans sa tête tout est brisé, fragmenté, gelé. Il a parfois besoin de répit pour ne pas éclater. Pour chasser les personnages qui le tourmentent, qui sont en lui. Il s’agit donc d’un récit noir, dramatique et très psychologique.

« Je suis assis sur le pas de la porte et je regarde. Le ciel et la terre se confondent dans le brouillard. Plus rien n’a d’épaisseur. Ni mon arbre, fin squelette flou, ni mon corps, aussi inconsistant en ce moment que mon esprit fou. J’ai peur. Être ainsi déserté de moi-même, tout connu anéanti d’un coup. Un seul cri dans ma tête perdue: « William! » Comme si je me cherchais. Comme si de dire mon nom allait me rendre un semblant de réalité. J’ai peur, l’ai-je dit? Je ne peux pas suivre le fil d’un raisonnement, tout est effiloché, vaporeux. »

Dans Inlandsis, les lieux étaient fortement représentés à travers des mots très imagés. Le point de vue était différent, l’histoire n’était pas non plus la même, mais tout est connecté. Comme si tout avait une forme, une épaisseur. Que l’histoire vivait dans la noirceur et à travers elle.

Inlandsis suivi de Comment dire provoquait de nombreuses images pour alimenter notre imaginaire. Tess dans la tête de William éclaire énormément la lecture de Inlandsis, un peu comme un projecteur qui mettrait en lumière tant les différences entre les deux textes que leurs similitudes. L’histoire de William est moins ancrée dans l’imaginaire, dans la poésie, beaucoup plus dans le monde réel. Les deux pieds rivés au sol, il vit pleinement une grande souffrance. C’est le récit d’un personnage principal qui perd pied et tente de se relever. C’est une histoire de mal de vivre, de fuite, de désespoir.

Il y a, malgré la détresse, une belle poésie dans les mots de Marie-Claire Corbeil qui a une plume exceptionnelle. En peu de mots, elle crée un univers violent, fort, puissant. Quelque chose gruge William, une douleur qui forme des liens entre la poésie découverte dans Inlandsis et le récit de William. Par exemple, certaines images du premier livre, comme cette falaise érodée, est en quelque sorte mise en mots, incarnée dans ce que vit William, terrassé, glacé, seul. Le message est très fort.

« Je ne suis pas malade, je délire à froid. Je suis en danger. Plus que troublé: effrité, pulvérisé. Pourtant, je lutte, je m’agrippe, mais je tombe dans l’abîme de moi. J’ai peur. Je tombe longtemps et tout remonte: l’enfance, Tess, les amis, les refus, les blessures. Quand c’est fini, je suis quasiment mort. Je suis couché par terre, bête blessée, suffoquante, atterré de chagrin et heureux. Pourquoi heureux? J’ai peur! C’est comme un cri d’amour en moi. Je suis perdu. »

J’ai bien aimé ce second livre. Au début je me demandais si c’était une bonne idée de le lire tout de suite après Inlandsis. Au début le texte me semblait peut-être un peu lourd, le sujet n’étant pas forcément joyeux. Cependant, plus on avance, plus Tess dans la tête de William est éclairant et finalement, je suis content de les avoir lu rapprochés.

Une auteure qui a été une bonne rencontre littéraire pour moi, car la plume de Marie-Claire Corbeil est particulière et exceptionnelle.

Mon billet sur Inlandsis suivi de Comment dire, premier titre symbolique de ce diptyque.

Tess dans la tête de William, Marie-Claire Corbeil, éditions Triptyque, 92 pages, 1999

Inlandsis suivi de Comment dire

Inlandsis suivi de comment dire

Ce recueil de poésie ne contenant aucun résumé (je n’en ai pas trouvé non plus chez l’éditeur), ma chronique commencera donc directement avec mon avis et mes impressions de lecture.

Le recueil de Marie-Claire Corbeil est un livre qui se lit en deux parties car il comporte en fait deux titres. Il s’agit d’une réédition de deux livres parus précédemment, séparément: Inlandsis et  Comment dire.

Inlandsis comporte trois chapitres. Le premier est Inlandsis, le second La ville et le troisième est intitulé Falaise. Cette première partie est une poésie sur chaque endroit. C’est une poésie tellement imagée que l’auteure nous fait voyager, elle nous amène à différents endroits et selon différents points de vue. Elle nous amène à voir littéralement ce qu’elle raconte, d’un angle différent. Inlandsis c’est la poésie et la vision d’un homme seul. Libre, mais isolé.

« Imaginez l’inlandsis: sol édenté, rongé par la brume, sol incertain, mer et terre confondues. Imaginez-le gris, oppressant, sans confins; bosselé, crevassé, hérissé de strastuggis. »

La ville, la seconde partie, nous amène à suivre une dizaine de personnes. Les lieux sont poussiéreux, sombre, les gens sont coincés dans leur monde, dans leur vision unique et isolée, même s’ils sont entourés.

« Ruelles poussiéreuses, murs rongés, gris. Des pans de lumière pâle tombent mollement jusqu’au sol. »

La troisième partie, Falaise, nous amène à adopter le point de vue de la falaise. Une maison y est dressée. L’eau tente de gruger et d’anéantir la falaise. La poésie nous apporte un point de vue unique, brumeux, différent.

« Les fenêtres scellées, le vide, la falaise noire, lustrée. La mer, la maison presque engloutie dans la mer et moi disparue, fondue dans les murs. »

Avec Comment dire, l’auteure crée un univers qui est très original et happant. Un univers particulier qui lui est propre. Dans ce texte, on a l’impression d’être plongé dans la vie intérieure d’un frère et d’une sœur. Ce sont des gens qui vivent intensément avec leurs émotions, le regard tellement collé sur ce qu’ils vivent qu’ils ne réalisent pas ce qui se déroule autour d’eux. C’est un regard sombre, principalement exprimé par la sœur, qui est aux prises avec plusieurs craintes et barrières qui se dressent autour d’elle et de ce qu’elle ressent. La sœur broie énormément de noir, elle est écorchée, coincée dans sa douleur, dans cette relation avec son frère qui suscite autant la colère que l’attente, l’espoir et l’amour fraternel, puissant et douloureux. Comment dire est un long travail de détachement, d’une sœur qui vit un chaos intérieur et doit apprendre à vivre pour elle-même, aussi.

« Il souffre, c’est sûr. Son ventre est déchiré, sa tête éclaboussée. Tout ce qu’il ingurgite, liquides, capsules, scrupules, hargne. Il ne sait plus quoi être. Tout s’éclipse. C’est un chaos. »

Inlandsis suivi de Comment dire est une poésie différente de ce que j’ai l’habitude de lire. L’auteure se démarque vraiment de ce que j’ai pu lire. Au lieu de nous amener à voir un seul moment ou un seul instant, à appréhender l’univers d’une seule personne ou ses émotions, elle nous amène à voir le monde d’une façon très déconcertante. À travers ses mots, elle décrit l’environnement qu’on imagine très bien et on adopte avec elle un point de vue unique, inhabituel. C’est ce qui en fait tout le plaisir de la lecture.

La plume de Marie-Claire Corbeil est très différente de ce qu’on lit normalement en poésie et cette originalité m’a plu. C’est à la fois déstabilisant et très surprenant. Une sorte de voyage. Un livre où l’art de l’image n’est jamais très loin. Elle nous fait ressentir l’atmosphère et les lieux. Cette lecture est vraiment très réjouissante pour quelqu’un qui aime la poésie et en lit beaucoup, justement parce que l’auteure écrit d’une façon différente.

Je découvre Marie-Claire Corbeil avec Inlandsis suivi de Comment dire et c’est une très belle découverte. Elle a une griffe bien à elle. Son monde est magique, pas au sens propre du terme, mais parce qu’il nous amène à adopter un point de vue particulier et nous offre une forme de « narration » qui est à la fois originale et surprenante. Elle nous pousse à faire travailler notre imagination et c’est vraiment un aspect que j’ai particulièrement apprécié. J’ai un autre ouvrage d’elle dans ma pile à lire, un récit qui se veut une sorte de suite symbolique à Inlandsis et intitulé Tess dans la tête de William. Je compte le lire sous peu.

Inlandsis suivi de Comment dire, Marie-Claire Corbeil, Éditions Triptyque, 117 pages, 2000

Le sentier blanc

sentier blancDes notes de musique habitent les lieux. Vassilis Tsabropoulos se tient tout près de moi. Sur le tourne-disque, Anja Lechner attend ; elle animera son instrument bientôt. À l’extérieur, des flocons s’agglutinent aux glaçons pendus à la gouttière ; les dénivelés de la tempête cachent toute trace de pas. Le grand désert lutte. Je reviens vers la broderie tressée de fleurs et de pavillons. Pays froid, dévisagé d’engelures comme à la guerre. C’est dans cette solitude que glissera l’archet.

Le sentier blanc m’a attirée à cause de l’évocation en quatrième de couverture, de musique et de froid hivernal. J’ai donc eu envie de découvrir le livre, une petite plaquette épurée à l’écriture tranquille et reposante.

« Des bourrasques s’entêtent sur la grange des veaux. Les bâtiments sont des forces creuses, comme cette pipe qui ne sert plus dans le cendrier. L’hiver au plus fort, là-bas, ce ne sont pas des touffes végétales. Quelques caribous se hasardent, risquent des enjambées qui ne veulent pas déranger le silence. Cherchent-ils un endroit où tomber, une crevasse sur la table d’harmonie? »

Olivier Bourque évoque le passage des saisons, mais principalement le froid de l’hiver, de la nature et des animaux qui y vivent. Il nous parle de migration d’oiseaux, de bêtes qui cherchent à manger, de lieux envahis par la glace et la neige, du froid. Cette portion du texte est mise en contraste avec une autre partie, abordant la musique et la douceur d’une maison, d’une vie habitée par les grands-parents et par le souvenir de jours passés.

Il y a quelque chose d’aussi magnifique que reposant dans l’écriture de l’auteur qui évoque le bonheur de la musique, versus la rudesse des éléments. Toujours en lien avec le charme d’une vie d’avant, de ce que faisaient nos grands-parents. On imagine aisément notre coin de pays balayé par les vents et les rafales de neige, la musique glissant dans nos maisons de bois.

« Pour boire, j’ai dû casser la glace. Quelques débris, puis la fumée d’un souvenir: pagayer dans peu de profondeur, ne pas chercher dans l’immensité paisible; sur l’eau, entre les cohortes de pierres, défaire les stries de mousse. »

J’ai particulièrement aimé cette poésie, où la nature est omniprésente, où il y a une forme de nostalgie du temps passé et où les mots prennent, pour moi, une forme très visuelle. C’est une poésie contemplative, agréable à lire, que je ne peux que vous conseiller. Une bien belle découverte!

Le sentier blanc, Olivier Bourque, éditions Tryptique, 66 pages, 2017