Frère de glace

frère de glace« Mon frère est un homme pris dans la glace. Il nous voit à travers la glace : il est là et il n’y est pas. Ou, plus exactement, il existe en lui une fissure où parfois la glace se dépose. Dans la vie quotidienne, quelque chose en lui fait qu’il se bloque et s’immobilise entre une action et la suivante. Par chance, il vit dans une petite ville, on le connaît dans le quartier et les gens prennent soin de lui. »
Au cœur de ce roman-oeuvre d’art se trouvent un garçon autiste et sa sœur artiste, tous deux comme gelés dans le silence et l’incompréhension. Obsédée par les explorations polaires et les étendues du Grand Nord, la jeune plasticienne les transcrit dans des dessins mêlés à des écrits, des souvenirs et des photos. En traquant les différents visages de la glace, parviendra-t-elle à conjurer son sentiment de congélation intérieure et à renouer avec les rêves, les désirs et l’amour ?

Frère de glace est un roman particulier, en marge de ce que l’on a l’habitude de lire tant sa construction est originale. C’est un livre que je qualifie d’ovni littéraire. Entre le roman, le récit, l’autobiographie, le documentaire et le projet artistique, ce roman est littéralement passionnant. Il nous amène là où l’on ne s’imaginait pas aller.

« C’est l’ambiguïté des dernières conquêtes géographiques terrestres et la fertilité de l’imaginaire les entourant qui les rendent fascinantes. »

C’est évidemment le thème de la glace et des expéditions polaires qui m’ont attirée. J’ai aussi beaucoup aimé l’image très parlante du frère autiste « prit dans la glace ». Le roman est d’ailleurs truffé d’images et de mots très visuels de ce genre. L’écriture m’a semblé très forte par moments, elle véhicule de nombreux sentiments personnels, ce qui est paradoxal alors qu’on y parle énormément de froid et de glace.

« Entre eux deux, ma mère et mon frère, il s’est produit une sorte de dépendance réciproque. Depuis la séparation avec mon père, il y a plus de vingt ans, ma mère n’a pas eu de relation sérieuse. Elle est donc une conquérante polaire et elle tire mon frère dans un traîneau. »

La narratrice a une grande passion pour les expéditions polaires. Entre les pages de son livre, on retrouve des explorateurs, des scientifiques, des historiens et des théoriciens: Sir John Franklin, Frederick Cook, Robert Edwin Peary, John Cleves Symnes, Fergus Fleming, Robert Falcon Scott, Roald Amundsen, Louise Boyd, entre autres. Le livre contient beaucoup de photos de conquêtes du froid.

« Mais la glace, comme les images, conserve la forme du corps; elle ressemble aux photographies. La photographie opère pour son objet le même processus que la glace pour l’explorateur enterré: un processus thanatologique qui nous présente abruptement un corps du passé. »

On y retrouve aussi des informations sur des sujets complémentaires: des premières photographies de flocons de neige en passant par la littérature classique, l’art et les boules à neige à collectionner. Elle nous partage également ses recherches sur les explorations polaires, accompagnées de photographies d’époque et de notes. C’est tellement passionnant! Chaque page était une petite découverte en soi. Plusieurs chapitres se terminent d’ailleurs sur des notes de recherches, petites parenthèse parfois teintées d’humour pour nous partager ses impressions.

Puis, s’entremêle doucement à la glace de l’Arctique, la vie personnelle de la narratrice, ses choix de vie, sa difficulté à concilier l’art et la vie d’adulte, sa famille silencieuse où l’on ne dit jamais rien, son frère autiste et sa difficulté à faire face aux situations sociales. Elle choisi par exemple un travail pour sa possibilité d’évasion mentale importante. Plusieurs aspects du travail d’Alicia Kopf me parlent énormément.

Frère de glace est à la fois un journal personnel couplé à un documentaire sur la nature, les expéditions, le climat. Des sujets qui fascinent l’artiste et qui fascinent le lecteur également. Le mélange des deux styles est habilement dosé dans ce roman, si bien qu’on ne sait jamais ce que nous réservera le prochain chapitre. Une tranche de vie familiale ou une journée dans le froid glacial de l’Arctique?

J’ai noté de très nombreux passages dans Frère de glace, soit parce que les mots me parlaient, soit parce que j’ai appris des choses sur les expéditions polaires et que j’avais envie de les conserver. Le livre s’ouvre d’ailleurs sur de nombreuses et belles citations, dont celle attribuée à Shackleton, que je perçois comme le symbole d’une passion un peu folle, celle des expéditions polaires:

« On cherche des hommes pour un voyage dangereux. Salaire bas. Froid extrême. Longs mois d’obscurité totale. Danger constant. On ne peut garantir le retour vivant. Honneur et reconnaissance en cas de succès. »

J’aime le style de ce texte, que je trouve à la fois fascinant et original. Le rapport à la glace et au froid se ressent partout,  à travers le choix des mots, les parallèles à la famille, les décisions de vie à prendre. L’aspect documentaire quant à lui est profondément fascinant. On ressent cette passion pour les expéditions polaires et on suit aveuglément l’auteure dans cette découverte. Les photos, cartes, petits croquis, ajoutent à l’étrangeté du roman et au grand bonheur de découvrir ce livre.

Une auteure comme je les aime, qui ose certaines choses dans la construction de son livre tout en étant passionnante. J’ai très envie de surveiller ses prochains ouvrages, en espérant pouvoir la lire à nouveau éventuellement.

Une très belle découverte!

Frère de glace, Alicia Kopf, éditions Robert Laffont, 288 pages, 2019

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Le calame noir

calame noir photoQui était Siyah Qalam, autrement dit « le calame noir » ? Fasciné par les nomades des steppes d’Asie centrale, ce peintre énigmatique de la fin du XVe siècle a laissé des dessins très loin des canons esthétiques de son époque. Son style réaliste intrigue depuis toujours les historiens d’art islamique. Un album de ses oeuvres conservé au musée de Topkapi renferme son secret. On y voit des hommes et des femmes au sein d’un campement d’été dans leurs tâches quotidiennes, mais aussi des descriptions de cérémonies occultes grouillant de démons et de créatures maléfiques. Pour quelle raison cet artiste de la cour de Tabriz a-t-il laissé autant de témoignages sur ces peuplades vouées à l’oubli ?

Le calame noir débute alors que Suzanne visite la Royal Academy de Londres. Elle attendait impatiemment l’exposition qui y est présentée: 1000 ans d’art turc. Les salles regorgent de visiteurs et Suzanne est attirée dans une salle peu fréquentée et par des oeuvres moins admirées. En posant sa main sur une vitrine, elle est happée dans une sorte d’hallucination auditive et entend la voix de la fille de Siyah Qalam, l’un des calligraphes du roi. Le contact crée une sorte d’énergie et de connexion qui l’amène dans une autre époque.

Par l’entremise de la voix, Suzanne va revisiter toute une période faite d’art, de la vie de château et des nomades. Elle va découvrir par les tableaux le père que fut Siyah Qalam, mais aussi l’artiste, si singulier et particulier. C’est un calligraphe différent des autres, qui peint pour capturer l’essence de la vie. Il aime beaucoup les nomades et en représente le mode de vie dans ses tableaux. Quand le roi le libère il va rejoindre les peuples nomades, se fond dans leur communauté et revisite leurs coutumes et leur mode de vie à travers son art. Le monde des nomades est aussi fait de croyances, de mythes et de démons. C’est passionnant!

« Quand il regarde, il dessine avec les yeux. Des compositions innombrables naissent et meurent chaque jour dans son esprit, des images singulières qui se délassent en lui-même sans l’en avertir. Le dessin y est un contour, une voix une parole. »

L’auteure nous fait voyager vers les années 1400-1500 à travers des tableaux, nous projetant à la fois l’histoire du présent et des récits de cette époque. Elle nous présente l’art de la calligraphie et du calame, un art que je ne connaissais pas. Peu familier avec cet univers, j’ai pourtant adoré cette histoire qui m’a poussé à faire par la suite des recherches sur les techniques de cet art et à en observer le travail et l’exécution via plusieurs vidéos. Le livre offre aussi un beau complément à la lecture: en son milieu on retrouve des reproductions d’oeuvres en couleurs.

L’art est naturellement partie prenante du livre. Il y a une certaine réflexion à ce sujet dans le roman. Par exemple, le fait qu’une oeuvre d’art flamboyante attire tous les curieux, alors qu’une oeuvre moins exubérante, mais empreinte d’histoire et de savoir, sera parfois cruellement ignorée. Comme la peinture observée par Suzanne, qui n’avait rien d’étincelant pour la galerie, mais regorgeait d’histoires qui ne demandait qu’à être déchiffrées…

« Mon père cherche un point central et non le meilleur point de vue, fuit les univers divinement ordonnés. Il cherche la ligne pure sans sophistication, il cherche une présence. »

Le calame noir est un véritable coup de coeur. J’ai aimé l’écriture délicate, légère. J’ai adoré le monde décrit dans le livre, la grandeur et la liberté de l’esprit nomade, même s’il a un côté très dur et très rude. Le roman aborde énormément de sujets: la culture, la nature, l’histoire, le deuil et la figure paternelle, mais surtout l’art. On aborde la vie de château de l’époque et on apprend la façon dont vivait les nomades au quotidien. J’ai particulièrement apprécié la façon dont le livre est écrit, l’histoire de l’héroïne qui se fait happer par la voix, un esprit défunt, afin de visiter le passé et mieux appréhender le deuil qu’elle vit, au présent. Le récit fait un peu la même chose avec le lecteur. Il nous amène dans l’univers du calame et nous captive. Nous sommes rapidement happés par le texte et l’émotion prend de plus en plus de place dans le roman.

Je le conseille, j’ai passé un excellent moment de lecture.

Le calame noir, Yasmine Ghata, éditions Robert Laffont, 192 pages, 2018