Un activiste des Lumières

un activiste des lumièresMarcus Rediker trace le portrait d’une magnifique figure de la lutte pour l’abolition de l’esclavage. Né en 1682 en Angleterre, Benjamin Lay fut tour à tour berger, gantier, marin. Il vécut dans la campagne de l’Essex, à la Barbade puis dans une habitation troglodyte aux environs de Philadelphie. Influencé par le radicalisme des premiers Quakers, il acquit très tôt la conviction de l’égalité de tout être humain et n’eut de cesse d’exiger la libération immédiate et sans conditions de tous les esclaves, à une époque où l’abolitionnisme restait très minoritaire. Activiste de la première heure, cet homme singulier (qui était de petite taille) n’hésitait pas à choquer ses contemporains, usant de tous les moyens d’action pour bouleverser les conventions sociales, et ébranler les consciences. Il interrompait les offices, organisait des happenings, où il éclaboussait de faux sang les propriétaires d’esclaves. Il dérangeait. On le moqua. Mais son nom bientôt fut sur toutes les lèvres, des plus puissants aux plus humbles…

Un activiste des Lumières est une biographie passionnante qui nous permet de découvrir un personnage historique qui a marqué son époque, mais qui demeure tout de même très peu connu aujourd’hui.

Benjamin Lay était un Quaker, avec les premiers principes de cette religion. Les principes des premiers Quakers étaient antinomismes. Ils croyaient à l’égalité de tous, même si cela devait porter leur cause au-dessus des lois. Benjamin Lay voyait ce qu’il se passait dans le monde, voyait l’esclavage être accepté, la convoitise être vécue quotidiennement par ses membres et pour lui, même si la loi tolérait certaines choses, ce qui brimait la justice et le droit de chacun ne devait pas être toléré.

« Il n’hésitait pas à désigner les coupables du doigt, et il insistait sur le fait que la possession d’esclaves et le quakerisme étaient résolument incompatibles. « Pas de justice, pas de paix. » Tel était le message que portait Benjamin. »

Benjamin Lay, même s’il souffrait de nanisme et d’une autre maladie qui lui courbait le dos, il ne se laissait jamais intimider. Les puissants et les riches ne réussissaient pas à le faire taire. Il disait toujours ce qu’il pensait tout haut. Il n’hésitait pas à se battre pour défendre les causes auxquelles il croyait. L’égalité trônait tout en haut de ses valeurs. Bien avant que ce soit remit en question, Lay refusait l’esclavage et prônait la liberté de tout homme. Il était abolitionniste bien avant son temps. Il écrivit sur le sujet pour tenter de faire bouger les mentalités. Benjamin exigeait l’affranchissement de tout esclave sur le champ. Il militait en ce sens. C’était un petit homme de stature, mais un grand homme en ce qui concerne ses batailles et ses revendications. Il était intransigeant envers ce qu’il croyait juste, tout comme son épouse, avec qui il partageait les mêmes idées. C’était une abolitionniste convaincue et étonnamment, elle était pasteur de sa communauté.

Il est bien sûr souvent question de religion dans l’ouvrage, mais comme le personnage avait des croyances très importantes, cela nous permet de mieux comprendre Benjamin Lay. C’est aussi un portrait intéressant de l’époque de Benjamin. Il était radical et souvent flamboyant dans sa façon d’illustrer ses idées, souhaitant marquer les esprits et choquer les gens pour faire changer les mentalités.

Son contact le plus marquant avec l’esclavage fut quand Lay déménagea à la Barbade et vit des choses qu’il ne pouvait tolérer. Ses croyances en la vie et en la justice, ainsi qu’aux qualités prônées par sa religion, mais non respectées par les esclavagistes, le marqua durablement. Il parlait haut et fort de ses idées et il était si dérangeant que les hauts dirigeants des quakers, ayant souvent eux-mêmes des esclaves, ont régulièrement tenté de l’exclure de leur cercle.

« « On a souvent reproché aux écrivains qui ont employé leur plume à la défense des Noirs, de n’avoir pas été témoins de leurs souffrances. On ne pouvait faire ce reproche à Benjamin Lay. […]. » L’expérience de Benjamin à la Barbade, qui y abandonna bien vite son « habitation, par l’horreur que lui inspira le traitement affreux sous lequel les esclaves gémissaient » et où il avait développé des relations personnelles avec des individus asservis, fit qu’il « ne cessa toute sa vie de prêcher et d’écrire pour l’extirpation de l’esclavage ». »

Berger, gantier, marin, écrivain, militant, Benjamin Lay a porté quantité de chapeaux et a vécu en de nombreux endroits. C’est sans doute ce qui modela sa vision du monde et des gens. C’était un homme qui se considérait comme « illettré » même s’il a écrit énormément. Lay était un autodidacte. On suppose que c’est sur les bateaux, pendant les temps libres, qu’il apprit sans doute à écrire.

Anecdote intéressante: l’image reproduite en page couverture est la seule que nous ayons de Benjamin Lay. Il ne souhaitait pas qu’on le représente en image, c’était pour lui contraire aux doctrines de sa religion. C’est la femme de Benjamin Franklin, un grand ami de Lay, qui commanda le portrait.

Au-delà de l’aspect biographique du personnage que fut Benjamin Lay, on apprend beaucoup sur l’esclavage, sur l’histoire, sur les Quakers. Lay s’est battu pour l’égalité en général, pour le droit des êtres vivants. Il s’insurgeait contre le travail harassant de ceux qui récoltait le thé ou qui travaillait dans le sucre pour que les gens aisés puissent en profiter. Il était végétarien bien avant l’heure et croyait à l’égalité des animaux comme des hommes. C’est quand sa femme est décédée qu’il est devenu encore plus radical: il fabriquait ses vêtements en lin, vivait dans une grotte tapissée de livres, écrivait entre deux moments de jardinage et prônait le végétarisme. Avec l’argent amassé avec ses écrits, il aida les gens à mieux vivre et donna ses avoirs aux veuves par exemple, qui ne recevaient pas d’aide.

Avec Un activiste des Lumières, l’auteur a voulu nous montrer l’esclavage de l’époque et la façon dont les abolitionnistes vivaient l’opprobre de la société. Lay, devant ces injustices, prônait ses convictions avec ardeur. Le livre est très bien documenté, la traduction est agréable. J’ai adoré cette biographie car le personnage de Benjamin Lay est un homme captivant, bien en avance sur son époque. Un personnage vraiment intéressant à découvrir. Ce livre tente de réhabiliter ce personnage méconnu qui a apporté sa pierre à l’édifice de la justice humaine.

Le livre est complété par un cahier d’illustrations au centre, de cartes et de portraits.

Un beau coup de cœur et une excellente découverte que cet ouvrage de Marcus Rediker.

Un activiste des Lumières, Le destin singulier de Benjamin Lay, Marcus Rediker, éditions du Seuil, 288 pages, 2019

Haïkus: La voix des animaux

Haikus la voix des animauxCe nouveau volume des « Classiques en images » propose de renouer avec la tradition du poème court japonais à travers une sélection de 60 haïkus de Genshi, Kikaku, Bashô, Issa, Shôha, Buson, Yorie, Shiki, Jôsô, Hashimoto… exclusivement consacrés au monde animal. Ce recueil célèbre avec poésie, fantaisie et respect autant les animaux qui accompagnent le quotidien (chien, chat, poule…) que les bêtes sauvages surprises dans un coin de nature (libellule, sauterelle, grenouille…).

Haïkus: La voix des animaux est un recueil de poèmes courts japonais. Il met en lumière plusieurs haïkus qui illustrent chaque animal représenté dans les poèmes. L’ouvrage fait partie de la collection Classiques en images. Je découvre d’ailleurs cette collection avec ce livre et il m’a donné très envie d’en lire d’autres, tant les poèmes et les illustrations sont sublimes.

Quelques mots sur l’objet en lui-même. Ce livre m’a tout de suite attiré à cause de sa mises en page, de son format. Le volume est magnifique. La couverture est rigide, le dos est relié et le titre est en relief. L’intérieur de l’ouvrage est aussi beau que l’extérieur. Chaque poème est accompagné d’une image, une estampe, qui représente l’animal dont il est question et illustre le court poème.

Je suis une tortue et je suis belle
il ne me manque que des ailes

pour imiter les hirondelles

Issa

La poésie est celle des grands maîtres du haïkus et poème court japonais. On retrouve donc Buson, Tôta, Kikaku, Issa, Bashô, Shôa, Genshi, Sôseki, Yorie, Shiki, Jôsô, Hekigodô, Kyorai, Kyoshi, Otsuyu, Hashimoto, Seisensui, Hasegawa, Gyôdai, Kyûhachi, Shirao, Onitsura, Saiô, Chora, Chinshi, Hokushi et Tairo. Certains auteurs sont représentés plusieurs fois alors que d’autres n’ont qu’un seul poème.

Les haïkus parlent du faisan, de l’oie, du sanglier, de l’ours, du chien, du cheval, du loup, du martin-pêcheur, du papillon, du faucon et bien d’autres. Les poèmes abordent autant les caractéristiques des animaux que le lien entre l’animal et la mythologie. Il y a également, à travers les haïkus, de petites anecdotes en lien avec les animaux. La nature est omniprésente, qu’on aborde les animaux, la flore, les insectes ou même les saisons.

Le faucon revenu dans ma main
dans son œil
le soleil

Tairo

J’ai adoré cette lecture. Le livre est magnifique, la poésie est pleine de douceur et de simplicité. C’est un bonheur de prendre le temps de les découvrir, tant pour le plaisir des yeux que pour celui des mots. Les images sont, de plus, vraiment magnifiques. Chaque double page présente un haïku et une estampe.

Un ouvrage parfait pour ceux qui aiment l’art, la poésie, la nature et les animaux, ou tout simplement les beaux-livres qu’on a envie de conserver et relire pour le plaisir. Un très bel ouvrage qui sait transmettre la beauté du monde animal.

Haïkus: La voix des animaux, Collectif, éditions du Seuil, 128 pages, 2019

Winterkill

winterkillFin décembre, tombée de la nuit, énorme tempête de neige annoncée sur le massif des Bighorn. Le garde-chasse Joe Pickett a garé son 4×4 en lisière de la forêt et surveille un troupeau de wapitis lorsque les premiers coups de feu retentissent. Très vite c’est le massacre, les animaux tombant sous les balles les uns après les autres. Beretta en main, Joe s’approche du tueur et, stupéfait, s’aperçoit qu’il s’agit de Lamar Gardiner, le superviseur du district pour la Twelve Sleep National Forest. Il l’arrête, mais celui-ci réussit à s’enfuir. Pas pour longtemps : quelques instants plus tard, Joe le retrouve sauvagement assassiné. Mais par qui ? Déjà difficile, l’enquête devient carrément impossible lorsqu’un groupe de marginaux, les Citoyens souverains, vient s’installer dans les montagnes, ajoutant à la confusion… et à la violence.

Winterkill est le troisième tome des aventures du garde-chasse Joe Pickett. Cette nouvelle histoire est très intense au niveau de l’action, des émotions et des événements qui s’y déroulent. L’histoire débute alors que c’est l’hiver dans le Wyoming.

« Une tempête de neige était annoncée sur le massif des Bighorn. C’était la fin décembre, quatre jours avant Noël, dernière semaine de la saison de chasse aux wapitis. »

Joe Pickett est témoin d’une scène particulièrement difficile et gratuite, le superviseur du district pour la Twelve Sleep National Forest abat des wapitis les uns après les autres. Quand il l’intercepte, l’homme s’évade puis se fait tuer.

« Tandis que la tempête s’abattait sur la région, Joe se retrouva sans renfort, sans contact radio et avec le cadavre du superviseur de la Twelve Sleep National Forest sur les bras. »

Ce qui devient complexe c’est que plusieurs différentes juridictions s’intéressent à ce crime. Le shérif, l’Office des forêts, dont la fameuse Mélinda Strickand, une femme terrifiante par ses capacités à prendre des décisions dangereuses pour tout le monde, toujours en ne pensant qu’à elle et sa carrière.

« -Melinda Strickland, cette cinglée, n’a même pas voulu discuter et attendre samedi, vous savez pourquoi? Parce qu’elle ne voulait pas bosser pendant le week-end! Elle ne tue les gens que pendant les heures ouvrables! »

Une femme qui fait des ravages partout où elle passe. La journaliste qui l’accompagne est tout aussi inquiétante, tant son admiration sans borne pour Strickland lui fait perdre la raison. Entre la présence de ces deux femmes, la congrégation de survivalistes qui cachent des secrets, l’arrivée de plusieurs caravanes et un second crime, Joe est débordé de travail et le voilà une fois encore, impliqué dans une enquête pour meurtre.

Il est difficile pour Joe de voir à quel point tout ce qui se déroule devant ses yeux est très loin de l’idée qu’il se fait de la justice. Il n’a jamais eu une très bonne opinion du système judiciaire, mais cette affaire – ou plutôt ces affaires – ne font qu’empirer son opinion sur la façon dont la justice est rendue.

L’autre événement perturbant pour Joe et sa famille, c’est le retour dans la région de Jeannie Keeley. Si vous avez lu les tomes précédents, ce personnage vous rappellera quelque chose. Le mari de Jeannie avait été tué et la famille de Joe a accueillit April, la fillette de cette femme. Ils tentent de l’adopter depuis le départ de Jeannie de la région, mais son retour complique énormément les choses. D’autant plus que cette femme vit maintenant avec un groupe, les « Citoyens souverains », qui vient de s’installer sur un ancien terrain de camping de la région, ce qui ne fait pas l’affaire des autorités. Une « guerre » différents départements commence à se faire ressentir…

« Comment était-il possible que les survivants, les criminels, les complices, les sympathisants et les victimes d’événements parmi les plus tragiques des États-Unis aient pu se regrouper et décider de s’installer dans sa montagne à lui? Et que parmi eux se trouve Jeannie Keeley, venue récupérer April? »

Ce qui ne facilite pas la tâche des enquêteurs, de Joe ou de quiconque tente de mettre de l’ordre dans ce qui se déroule, c’est la quantité de neige que la région ne cesse de recevoir. Les difficultés pour se déplacer son accrues et la neige rend compliqué la recherche d’indices. Malgré tout, on imagine facilement les magnifiques paysages dans lesquels évolue Joe et les autres personnages.

« La blancheur éclatante de la lumière l’éblouit un instant. Il eut une impression de vertige. Il n’y avait plus ni ciel, ni prairie, ni arbres, ni montagnes. Seulement du blanc opaque. »

Dans ce roman, j’ai adoré la présence du personnage de Nate Romanowski. Un homme particulier, qui n’hésite pas à se faire justice si besoin est, mais qui est tout de même très attachant. Victime du système, vivant en marge de la société, son travail comme fauconnier est fascinant. J’aime quand C. J. Box met en scène de tels personnages. Ils ne sont ni blancs ni noirs, toujours un peu en bordure de la loi, mais tellement intéressants!

« …ce Romanowski était un drôle de type – une espèce de reclus qui utilisait un arc et des flèches pour tuer le gibier dont il se nourrissait et qui élevait des oiseaux de proie pour la chasse. Joe venait de se rappeler où il avait entendu ce nom. Romanowski lui avait envoyé une demande de permis de chasse au faucon. C’était la première fois qu’il recevait une telle requête depuis qu’il exerçait son métier. »

Romanowski a bien saisi le genre de personnage qu’est Joe Pickett et c’est la raison pour laquelle d’ailleurs il lui demande son aide.

Comme toujours, les romans de C. J. Box sont intéressants pour le cadre naturel qu’ils mettent en scène. On en apprend toujours un peu plus sur le travail de Joe et sur la façon dont les liens se tissent et se rompent entre les différentes autorités de la région: les citoyens, le garde-chasse, le bureau du shérif, l’Office des Forêts, les forces de l’ordre.

Winterkill est un roman enneigé et assez triste. Il se passe énormément d’action, peut-être un peu trop pour les capacités de gestion de Joe Pickett et certains événements sont déplorables. Je me demande comment sa petite famille et son couple survivront à tout cela. À voir, avec le prochain tome!

Voici mon avis sur les autres tomes de la série du garde-chasse Joe Pickett:

  1. Détonations rapprochées
  2. La Mort au fond du canyon

Winterkill, C. J. Box, éditions du Seuil, 386 pages, 2005

La Mort au fond du canyon

mort au fond du canyon«Au troisième jour de leur lune de miel, Stewie Woods, écolo activiste à la notoriété douteuse, et son épouse, Annabel Bellotti, cloutaient des arbres dans la forêt nationale des Bighorn lorsqu’une vache explosa et les mit en pièces. Jusque-là, leur union avait été sans nuages.» Ainsi commence ce deuxième roman de C. J. Box. 
Humour, certes, mais la situation est grave. Un sénateur est étranglé à Washington après avoir, semble-t-il, reçu une visite galante, un avocat de l’Oregon périssant, lui, dans l’incendie de sa maison. Etc., etc., pourrait-on dire, jusqu’au jour où Joe Pickett, le garde-chasse qui a accompagné le shérif sur le lieu du premier drame y revient, intrigué par certains détails troublants. Tout devient alors très compliqué… et terriblement dangereux. 

Je poursuis ma relecture des aventures du garde-chasse Joe Pickett avec ce second volet: La mort au fond du canyon. Cette histoire est assez explosive et être garde-chasse au Wyoming n’est visiblement pas de tout repos si on en croit les aventures que Joe vit depuis deux romans. Ce tranquille père de famille est toujours en quête de justice et sa détermination met parfois sa vie en danger.

Avec cette deuxième histoire (qui peut aussi se lire indépendamment de la première si le thème vous interpelle plus), on plonge dans une guerre qui date de Mathusalem entre de riches propriétaires terriens et des éleveurs de bétail. Il faut remonter dans l’histoire pour en comprendre toute la portée, ce que fait Marybeth, la femme de Joe, qui est bibliothécaire. Son mari de son côté, met son nez partout et se retrouve rapidement en mauvaise posture quand Marybeth commence à recevoir des coups de téléphone… d’outre-tombe.

Ce roman débute avec l’explosion d’une vache, dans la Targhee National Forest. L’image est marquante et annonce le début d’une enquête complexe, puisqu’elle met en scène plusieurs personnages et joue dans des domaines délicats: soit l’écoterrorisme. One Globe, un groupe écolo d’activiste a pour insigne deux clés à molette, hommage à Edward Abbey. C’est un groupe écologiste qui n’hésite pas à faire des gestes marqués et à aller très loin dans leurs demandes.

« Joe n’avait évidemment aucune expérience pour ce qui était de notifier à un éleveur que ses vaches avaient explosé – sans compter que, présenté comme ça, c’était passablement ridicule. »

On apprend plusieurs choses sur le travail de Joe Pickett et sur la façon dont les groupes, qu’ils soient écologistes ou représentent des propriétaires terriens, sont gérés dans l’ombre. Les magouilles ne sont jamais vraiment loin. On fait aussi la rencontre de deux personnages terrifiants: le Vieux et Charlie, un duo qui sème sur son passage quantité de cadavres. On dirait des missionnaires sanguinaires en guerre contre les écologistes. Chaque groupe n’hésite pas à se battre pour ses convictions et à aller très très loin. Joe Pickett étant en quelque sorte coincé au milieu, tente de dénouer les fils de son enquête.

« -Vous autres, reprit-il, ce sont les idées qui vous plaisent; par exemple celle de réintroduire les loups. Vous vous sentez mieux. D’accord pour dire que, dans l’ensemble, c’est bénéfique. Seulement voilà: vous n’aimez pas trop regarder comment ça se passe quand ces nobles idées se concrétisent dans la réalité, pas vrai? »

L’histoire est par moments assez étonnante et prenante. Entre les riches propriétaires terriens qui font la pluie et le beau temps avec leurs contacts au gouvernement, les écologistes qui clament haut et fort qu’il faut sauver la nature à tout prix, les éleveurs de bétail qui ne veulent pas perdre leur travail, il se passe beaucoup de frictions entre les différents groupes. L’auteur en profite pour soulever des questions écologiques intéressantes, par l’entremise de son personnage Joe Pickett, un homme droit qui tente de faire appliquer la loi et d’être le plus juste possible.

J’aime énormément le cadre des romans de C.J. Box. La nature est omniprésente, avec la description de magnifiques paysages et de nature. Des parcs aux canyons, en passant par les animaux qui y vivent, Joe Pickett est amoureux de ces grands espaces autant que semble l’être son créateur. Le personnage, tout autant que ses aventures, sont à la fois passionnantes et inspirantes. La violence des crimes est contrebalancée par la richesse et la beauté des lieux.

Quant à l’histoire, il faut la lire pour savoir ce qu’il advient de la guerre entre les écolos et les propriétaires terriens, ainsi qu’avec les associations comme One Globe et le Stockman’s Trust, dont l’étrange histoire remonte à très loin… Un très bon roman d’enquête dont le cadre est exceptionnel et qui devient rapidement une chasse à l’homme où chacun se bat pour sauver sa peau.

Une petite parenthèse: je trouve les romans de C.J. Box visuellement très intéressants. Il est facile de s’imaginer les lieux et les personnages. Chaque fois, je me fais la réflexion que ce serait tout à fait le genre de livres qui se transposeraient bien à l’écran. Peut-être un jour aurons-nous la chance de voir Joe Pickett en chair et en os!

Je poursuis avec la troisième aventure du garde-chasse, pour qui je me prend de plus en plus d’affection.

La Mort au fond du canyon, C. J. Box, éditions du Seuil, 304 pages, 2004

Piégés dans le Yellowstone

Piégés dans le YellowstoneCody Hoyt, flic en délicatesse avec sa hiérarchie déjà croisé dans Trois semaines pour un adieu, a un petit problème avec l’alcool. Le jour où son « parrain » aux Alcooliques anonymes trouve la mort dans l’incendie de sa maison, le shérif décide sans hésiter qu’il s’agit d’un suicide — à l’approche des élections, un meurtre dans le secteur ferait mauvais effet. Tenant la preuve que son mentor a été assassiné, Cody fouine discrètement. Et découvre que le tueur, récidiviste de surcroît, se cache au sein d’une troupe de randonneurs partis découvrir à cheval les vraies joies de la vie sauvage dans le parc du Yellowstone. Là où la situation se corse, c’est que, par le plus grand hasard, le propre fils de Cody se trouve parmi eux. Il convient de le sortir de là au plus vite…

J’aime bien les livres de C. J. Box, qui écrit des romans policiers qu’on pourrait qualifier de « nature writing » tant les grands espaces prennent beaucoup de place dans ses histoires. J’ai envie depuis un moment de tout (re)lire Box parce que son univers me plait. J’ai choisi de commencer par Piégés dans le Yellowstone à cause justement de la présence de ce grand parc national américain dans l’histoire. Mais le personnage de Cody Hoyt me plait moins que celui de Joe Pickett et je pense revenir à ce dernier avec mon prochain livre. J’ai bien envie d’ailleurs de recommencer la série dès le début. Je lirai sans doute le second livre où l’on retrouve Cody Hoyt, un peu plus tard, mais je ne le place pas en priorité.

En commençant Piégés dans le Yellowstone je m’attendais à des passages un peu plus nombreux sur le parc, à un petit quelque chose de magique en lien avec ces lieux mythiques. Je m’attendais à m’y retrouver littéralement, à voyager en quelque sorte dans cette randonnée de plusieurs jours à laquelle participent plusieurs personnages. J’ai toutefois été un peu déçue.

L’histoire met du temps à se développer. Une bonne partie du début du roman ne se déroule pas dans le Yellowstone et par la suite, lorsque l’auteur nous y amène, c’est surtout pour suivre le début de la randonnée un peu chaotique avec tous les personnages qui ne s’entendent pas ou n’ont pas envie d’y être. Ça m’a personnellement beaucoup moins plu puisque je préfère de loin lorsque C. J. Box met en scène des personnages qui vivent à l’écart et l’ont choisi, plutôt que des gens de la ville pour qui la nature ne représente rien et qui n’ont pas forcément envie d’y être. Si j’ai aimé le début du livre à cause de l’enquête sur l’incendie du chalet d’un ami de Cody Hoyt, j’ai trouvé le début à Yellowstone assez long et plutôt inintéressant. J’ai même failli abandonner.

Quand Cody commence à trouver des informations sur la randonnée et les gens qui y participent et que la vie de son fils pourrait être menacée, le roman prend un peu plus d’ampleur. On a droit à une traversée du Yellowstone « hors pistes » et à de petits passages plutôt jolis sur la beauté de l’endroit.

« Face à l’immensité du panorama, entre les pentes tapissées de vert, les vallées cernées d’arbres, les soulèvements géologiques veinés et le vaste plan étale du lac de Yellowstone des kilomètres en contrebas, il ne put que dire:

-Quel énorme pays.

Mitchell grommela et sortit ses jumelles d’un sac de selle.

-N’en tombez pas amoureux, dit-il. Il vous briserait le cœur à tous les coups.

C’est aussi à partir de ce moment que les cadavres s’accumulent sur la piste où se lance Cody Hoyt et que l’intrigue devient un peu plus palpitante. Faune sauvage et macchabées en général ne font pas bon ménage…

J’ai lu la seconde moitié du roman avec plus d’intérêt que la première. Après la découverte du chalet calciné, il a un long moment de flottement où l’auteur s’attarde longuement sur des personnages qui, pour moi, n’ont pas beaucoup d’intérêt. Je dois avouer que je préfère de loin Joe Pickett, l’autre héros de plusieurs romans de Box, à Cody Hoyt, un policier alcoolique, nonchalant et irresponsable. Je le trouve beaucoup plus froid que Pickett et beaucoup moins attachant.

Dans ce roman d’ailleurs, la dynamique du groupe qui randonne à cheval dans le Yellowstone est assez étrange. Naturellement, comme dans tout bon groupe qui se respecte, presque tout le monde devient suspect dans l’affaire en cours. Les adolescents boudeurs sont exaspérants et les adultes ne sont pas plus sympathiques avec leurs querelles et leurs revendications. L’ensemble devient un peu lourd ou peut-être est-ce juste moi qui n’aime pas particulièrement les dynamiques de groupes (et les incessantes querelles) dans les romans.

J’ai beaucoup aimé certains chapitres du livre, comme lorsque Cody parcourt seul les pistes du Yellowstone et qu’il s’écarte des balises pour constater que quelqu’un qui est passé avant lui sème la mort sur son chemin. J’ai apprécié les moments qui parlaient de la faune du parc, de la solitude et de l’immensité des lieux. Toutefois, ce n’est pas suffisamment poussé à mon goût.

J’ai tout de même envie de relire d’autres livre de C. J. Box parce que je sais ce qu’il est capable de faire avec une bonne histoire, en pleine nature. Ici, on voit tout de suite le contraste entre Pickett et Hoyt qui, je crois, est pour beaucoup dans mon appréciation de ce roman. Je vais sans doute reprendre la série de romans mettant en scène Joe Pickett. C’est une valeur sûre!

Piégés dans le Yellowstone, C. J. Box, éditions du Seuil, 448 pages, 2013