Mary, auteure de Frankenstein

Mary est une rêveuse. Le genre de fille à imaginer des choses qui n’ont jamais existé. Voici l’histoire de Mary Shelley et de la manière dont une écrivaine vient au monde et une légende est forgée.
Une histoire à vous glacer le sang, un château, une créature morte. Une découverte scientifique. Une nuit d’orage. Cette histoire raconte comment une jeune fille de dix-huit ans a tout réuni pour créer un des plus grands romans de tous les temps…

J’adore tout ce qui entoure l’univers de Mary Shelley et de Frankenstein. C’est d’ailleurs l’un des livres que je ne peux que conseiller, tant ce qu’on a l’impression qu’on en sait diffère largement du roman original. Frankenstein fait partie de ces figures mythiques du cinéma et de l’imaginaire qui ont marqué les esprits. Le roman de la jeune Mary Shelley est vraiment excellent. C’est un livre que j’ai lu plusieurs fois, toujours avec plaisir.

Il était donc tout naturel que je m’intéresse à cet album grand format de Júlia Sardà et Linda Bailey qui tente de percer un peu le mystère de Mary Shelley. Les auteures tentent de raconter son histoire rocambolesque qui fit d’elle une toute jeune fille, qui écrivit l’un des premier roman de science-fiction et dont le personnage est connu mondialement, encore aujourd’hui, même auprès des gens qui ne lisent pas.

Cet album magnifique aux couleurs sombres d’automne, est magistralement illustré. Il a un petit côté gothique que les adultes pourront grandement apprécier alors que les plus jeune (à partir de 9 ans) découvriront une nouvelle atmosphère littéraire et le destin d’une femme qui n’en faisait qu’à sa tête.

L’album raconte les événements qui ont marqué Mary Shelley, de sa première rencontre avec les histoires effrayantes, en passant par sa fuite avec celui qui deviendra son mari, le poète Percy B. Shelley. Puis, cette fameuse nuit de contes macabres chez Lord Byron, qui a donné naissance au roman Frankenstein. C’est l’une des histoires les plus intéressante de la littérature et de la création littéraire.

Cet album s’inspire naturellement de la biographie de Mary Shelley, mais s’attarde surtout sur la naissance d’une écrivaine et sur le processus de création. Comment une œuvre de l’ampleur de Frankenstein est apparue dans l’imaginaire de Mary?

« Éveillés ou endormis, les écrivains rêvent toujours à des histoires. »

Un album à découvrir, tant pour se rappeler de l’histoire de Mary Shelley que pour passer un beau moment avec toutes ces illustrations gothiques et puissantes, sur la naissance d’un mythe. À découvrir!

Mary, auteure de Frankenstein, Júlia Sardà et Linda Bailey, Éditions La Pastèque, 48 pages, 2019

La fenêtre au sud

Quelque part en Islande, au bord de la mer, un village de maisons noires fait face à l’infini de l’eau. Dans son repaire, un romancier peine, sur sa vieille Olivetti, à écrire la vérité d’un couple parti en vacances pour se retrouver. Qui s’amuse ? se demande-t-il, déposant les feuilles dactylographiées sous la fenêtre sud claire. La radio, pendant ce temps-là, donne des nouvelles d’un autre monde : le séisme de Fukushima, l’assassinat de Ben Laden, la guerre en Syrie. Au rythme des quatre saisons de l’année, comme un contrepoint nordique aux célèbres concertos de Vivaldi, La fenêtre au sud transforme cette histoire simple d’amour et de fantômes en un livre immense sur les crépuscules de la création. L’encre s’épuise, l’écrivain tapera bientôt blanc sur blanc, traversant la page comme on marche dans la neige.

J’adore Gyrðir Elíasson. Tout ce que je lis de cet écrivain islandais est un coup de cœur. J’avais beaucoup aimé Les excursions de l’écureuil mais c’est avec Au bord de la Sandá que j’ai vraiment eu le sentiment de trouver un auteur qui me correspond. Gyrðir Elíasson a une plume particulièrement magnifique et des thèmes qui reviennent d’un livre à l’autre. C’est surtout vrai pour Au bord de la Sandá et La fenêtre au sud, puisque ces deux titres font partie d’un triptyque en lien avec la solitude. C’est un thème qui me rejoint beaucoup. J’ai donc pris beaucoup de plaisir avec ces deux livres, qui mettent en scène des ermites, qui aiment se promener dans la nature, lire et observer ce qui se passe autour d’eux. Il y a quelque chose de beau et de grave dans la plume de Gyrðir Elíasson. Ses livres me font l’effet d’être de petits bijoux dans lesquels je me sens bien. 

Quant à La fenêtre au sud, c’est un roman fabuleux. L’auteur a une plume à la fois concise et évocatrice, délicate et particulièrement belle. Le roman raconte le processus d’écriture d’un auteur, Jónas, au fil des quatre saisons. Il vit temporairement dans la maison d’un de ses amis, pour être un peu à l’écart de la vie en ville et pour tenter d’écrire son roman, qu’il tape à la machine à écrire. Un roman qu’il ne trouve pas très bon et qui ne semble pas l’inspirer plus que cela. Tous les prétextes sont donc bons pour faire autre chose.

Il lit beaucoup. On croise dans ce livre Oscar Wilde, Tove Jansson, Edgar Allan Poe, Albert Camus, Paul Auster, Georges Perec, Thomas Mann, Yukio Mishima, Pablo Neruda, Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson, Orhan Pamuk. Des bouts de ce qu’il lit, découvre. Il en parle peu, mais suffisamment pour que ce soit agréable à un lecteur qui aime les livres, de retrouver d’autres auteurs entre les pages.

Quand il ne lit pas, Jónas sort se promener. Il va au café du coin, tenu par une vieille dame renfrognée. Il essaie d’écrire. Il met souvent son travail de côté, tiraillé par l’angoisse de la page blanche. Il écrit quand même, se force à le faire et souvent, ce sont des poèmes qu’il couche sur le papier. 

« Les caractères imprimés par la machine à écrire s’estompent continuellement. Quelqu’un a dit que les artistes peintres produisaient leurs meilleures œuvres quand ils étaient sur le point de devenir aveugles. Il se peut que les écrivains soient au pinacle quand leurs mots deviennent presque invisibles. »

Le roman est divisé en quatre chapitres: un pour chacune des saisons. Les lieux où vit l’écrivain sont à l’écart, rarement occupés. L’achalandage varie d’une saison à l’autre. L’été, il y a plus de vie. Le reste de l’année, Jónas peut replonger dans sa solitude et sa contemplation, les autres retournent en ville, à leurs occupations. La fin de l’automne est marqué par des journées plus courtes et des soirées plus sombres. Le café ferme ses portes. L’herbe jaunit. Les montagnes au loin se voilent de blanc. On sent le passage des saisons.

Jónas raconte ses préoccupations quotidienne: acheter à manger, ses rares rencontres au café ou à l’épicerie, la température qui change, les appels de son ami pour savoir si tout va bien dans la maison. Jónas espère secrètement que l’homme ne reviendra pas. Il cultive sa solitude.

« Celui qui est seul est toujours seul, infiniment seul et nulle compagnie ne peut rien y changer. Je suis un type comme ça. J’avance seul à travers tout. »

Le personnage est proche de la nature. Il apprécie d’être à l’écart, même s’il est là pour travailler et que ça n’avance pas comme il le voudrait. Les échos du monde autour de lui se font sentir. Le roman est entrecoupé d’extraits de nouvelles, de ce qui vient de l’extérieur et qui fini par rythmer le quotidien bien malgré lui.

« Tous les peuples sont égaux en bêtise mais certains sont plus égaux que d’autres. »

Des nouvelles du monde qu’il n’a pas forcément envie de connaître, mais que les gens croient être importantes. 

Gyrðir Elíasson écrit avec poésie. Il raconte les petites choses du quotidien avec beauté, mélancolie et contemplation. J’aime ses mots. Ses livres me donnent l’impression de retrouver un vieil ami.

« Le nombre de pages empilées sur la table, devant la fenêtre sud, augmente lentement. Je continue d’en déchirer plus que celles qui s’ajoutent à la pile. Le soir, je les mets dans le poêle pour allumer le feu. C’est qu’elles flambent drôlement bien, ces feuilles mortes de la machine à écrire. »

Si vous ne connaissez pas encore cet écrivain, il est à découvrir. De mon côté, j’attends chaque fois une nouvelle parution avec impatience. Je suis très heureuse que les éditions La Peuplade traduisent peu à peu son œuvre. 

La fenêtre au sud, Gyrðir Elíasson, éditions La Peuplade, 168 pages, 2020

Les villes de papier

Si, comme elle l’écrit, l’eau s’apprend par la soif et l’oiseau par la neige, alors Emily Dickinson, elle, s’apprend par la mer et par les villes. 

Figure mythique des lettres américaines, celle que l’on surnommait « la dame en blanc » demeure encore aujourd’hui une énigme. Elle a toujours refusé de rendre sa poésie publique et a passé les dernières années de sa vie cloîtrée dans sa chambre ; on s’entend pourtant maintenant à voir en elle un des écrivains les plus importants du dix-neuvième siècle.

Les villes de papier (quel beau titre d’ailleurs!) de Dominique Fortier est un portrait de la poétesse américaine Emily Dickinson. Exceptionnel par la beauté du texte et sa poésie, ce livre est un véritable bonheur de lecture. La plume magnifique de l’auteure évoque une atmosphère si particulière, tellement pleine d’images. J’ai trouvé cette lecture profondément réconfortante. C’est le genre de livre qu’on a tout de suite envie de relire. De conserver. De faire découvrir aux autres lecteurs. 

« Les mots sont de fragiles créatures à épingler sur le papier. Ils volent dans la chambre comme des papillons. »

Tout au long de ma lecture, j’avais l’impression de faire un saut dans le passé, de cheminer auprès d’Emily. La plume de Dominique Fortier est délicate, concise, douce et grave à la fois. Elle réussit à rendre tellement bien cette impression de solitude, de différence qui entoure Emily tout au long de son parcours. Un parcours fait de lieux de vie. De lieux qui nous forgent. De lieux que l’on habite. Dans cette optique, le titre du livre prend tout son sens. 

« Les lieux où l’on a vécu, on continue de les habiter longtemps après les avoir quittés. »

Parallèlement, l’auteure nous raconte son installation à Boston, ainsi que des moments de sa propre vie, combinés à des passages poétiques et des éléments biographiques. Les villes de papier entre définitivement dans cette catégorie d’ouvrage inclassable, qu’on n’a pas envie d’attacher à un genre particulier. Portrait, biographie, poésie, récit, histoire? C’est un peu tout cela que l’on retrouve en moins de deux cents pages. Un court ouvrage pour raconter la grandeur de l’âme d’une femme écrivain, à une époque où les femmes devaient plutôt apprendre à s’occuper d’une maison et fonder une famille. 

Emily est d’abord une enfant différente et une femme différente. Sa vie est ponctuée par la nature, la beauté qui s’éveille autour d’elle et le bonheur des mots. Son parcours, entre éléments biographiques et images fictives, nous semble à la fois tranquille et discret, un peu l’image que je me suis toujours fait d’Emily. Une existence où la vie intérieure est riche et puissante, où elle domine tout le reste.

« Mère ne s’y trompe pas, et la punit chaque fois de la même façon, en l’enfermant seule dans une pièce, sans aucune des distractions propres à amuser les enfants. Lorsque la punition est terminée, la mère ne voit pas que sa fille en sort à regret. Il faut bien mal connaître Emily Dickinson pour s’imaginer la châtier en l’enfermant dans le silence, seule avec ses pensées. »

Toutes les phrases de ce livre sont belles, mêmes les plus graves. L’écriture est fine et juste, j’avais envie de noter presque chaque mot, pour les relire. Chaque phrase est comme une offrande poétique au lecteur, un petit monde en soi. C’est de toute beauté!

« À la saison froide, Emily se couvre de neige, et les doctes mésanges, de leurs pattes fines, viennent y écrire des poèmes tout blancs. »

Ce livre me donne envie de relire Dickinson que j’avais d’ailleurs étudié il y a plusieurs années. Sa poésie me plaisait. La personne qu’elle était demeure cependant quelque peu auréolée de mystère qu’éclaire à sa façon Les villes de papier. Pas tant pour décrypter Emily Dickinson que pour sonder la solitude et la vie intérieure d’une enfant puis d’une femme, qui s’est doucement construite avec la poésie et l’écriture et qui fut, malgré tout, plutôt discrète. 

J’aime beaucoup ce que je lis de Dominique Fortier. C’est drôle parce que ma première rencontre avec sa plume a été avec Du bon usage des étoiles, qui reste un de mes plus grand coup de cœur littéraire. Les villes de papier vient de s’y ajouter à son tour. Si vous ne l’avez pas encore lu, découvrez-le. Ce livre est un véritable petit bijou. 

Les villes de papier, Dominique Fortier, éditions Alto, 192, 2020

Le dernier baiser

Le dernier baiserLancé sur la piste d’un romancier en cavale, le privé C.W. Sughrue atterrit dans un bar décati de Californie, où l’écrivain se soûle à la bière, un bulldog alcoolique à ses pieds. Comme il devient disponible, la barmaid le charge d’une nouvelle enquête : retrouver sa fille Betty Sue, qui s’est volatilisée dix ans auparavant. Sughrue a envie d’un peu de compagnie ; il embarque donc romancier et bulldog dans son périple. Sans prévoir sa fascination grandissante pour la disparue ni les ramifications sans fin de cette affaire où tous semblent se jouer de lui.

Le dernier baiser est ma première rencontre avec l’univers et la plume de James Crumley, un auteur américain issu de « l’école du Montana ». Il a écrit plusieurs romans et nouvelles, des scénarios et deux séries policières mettant en scène des détectives privés: la série Milo Milodragovitch et la série C.W. Sughrue. Le dernier baiser fait partie de cette dernière et est la première aventure de Sughrue.

Sughrue est un anti-héros tout ce qu’il y a de plus cliché, du moins seulement en apparence. Ancien militaire, il est porté sur la bouteille et les femmes compliquées. Sauf que Crumley a un don certain pour raconter des scènes complètement loufoques et étranges. Ce qui fait de ce roman un polar au parfum vieillot (il est paru en 1978 en langue originale) teinté d’humour, tant dans les dialogues que dans les événements qu’il raconte.

« Les détectives privés sont censés retrouver les personnes disparues et résoudre les crimes. Dans celle-ci, jusque-là, c’était moi qui avait commis tous les crimes… »

Sughrue a été engagé par la femme d’un écrivain, pour retrouver ce mari qui a déserté pour faire la tournée des bars. Sur la route dans sa vieille voiture adorée, le détective a pour mission de retracer Trahearne et de contacter sa femme lorsque ce sera fait. Il l’intercepte dans un bar, mais ne fait jamais les choses comme les autres. C’est en créant une bagarre monstre où tout le monde tire sur tout le monde, qu’il fini par se retrouver au chevet de Trahearne à l’hôpital, à qui on doit enlever de la grenaille dans le derrière. Par la suite, Sughrue prend la route, bien malgré lui, avec cet écrivain en manque d’inspiration et un bulldog alcoolique qui s’est accaparé la banquette arrière de la voiture et refuse de bouger. Les trois comparses partent donc à la recherche de la fille de la tenancière de bar. De lieux mal famés en personnes peu fréquentables, Sughrue fait enquête pour retrouver une trace de Betty Sue, disparue il y a plus de dix ans.

« La jeunesse survit à tout. Aux rois, à la poésie, à l’amour. À tout sauf au temps. »

Sughrue est un homme à la vie grise, qui recherche volontairement l’action. Il boit trop, fréquente trop de bars, couche avec les mauvaises femmes (ou toutes les femmes qui le veulent bien), se fait parfois tirer dessus ou malmener, se retrouve de temps à autre en cellule, met son nez dans les affaires des autres. Son travail l’amène à côtoyer des gens douteux.

« Là où il y a de l’argent, il y a de la saleté, et quand vous travaillez de mon côté du monde, vous devez vous attendre à rencontrer ce genre de gens. »

Le roman est une sorte de road trip qui mène le détective sur les traces d’une fille disparue. En écumant tous les endroits où elle a pu passer et en parlant aux gens qui l’ont connue, l’auteur construit peu à peu son intrigue et agrémente son histoire d’humour noir et de scènes cocasses. Si vous appréciez les romans d’enquête au charme suranné, à une époque où les lois semblaient plutôt laxistes, vous devriez bien accrocher au style de James Crumley. On ne se doute jamais où il va nous mener, ni ce que l’on va trouver sur le chemin de ses personnages, au fil des pages. Les rebondissements sont nombreux et les scène assez noires côtoient bien l’humour déjanté dont Crumley peut faire preuve. Il n’y a qu’à penser à Fireball, le bulldog alcoolique qu’on retrouve toujours un peu partout, au moment où l’on s’y attend le moins!

« La liberté n’est que le nom qu’on donne au fait de n’avoir rien à perdre. »

J’ai bien aimé cette lecture, qui me sort définitivement de mes lectures habituelles. J’ai aimé cet humour un peu déplacé, les lieux parfois sordides où traîne Sughrue et les scènes rocambolesques que vivent les personnages. C’est un roman intéressant, avec lequel j’ai passé un bon moment. Je ne lirais pas forcément plusieurs livres de cet auteur à la suite, mais de temps en temps, je trouve que c’est une lecture parfaite pour lire un autre genre de polar. L’atmosphère particulière, teintée d’humour noir et les caractéristiques de Sughrue y sont pour beaucoup dans le plaisir de lecture de ce roman. J’aime définitivement beaucoup les anti-héros!

Le dernier baiser, James Crumley, Éditions Gallmeister, 336 pages, 2019

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos

Les pieds dans la mousse de caribou la tete dans le cosmosChargé de ses cannes à pêche, Jean-Yves Soucy sillonne le Québec avec son épouse, en direction de la Côte-Nord. En chemin, il tombe en amour avec Baie-Trinité et sa Zec où il pourra taquiner la truite et peut-être pêcher enfin son premier saumon. Il installe sa roulotte sous les arbres du camping devant le fleuve, et y passe trois longs étés. C’est là qu’il mijote ce livre. Il prend abondamment de notes et de photos sur place, mais graduellement le récit qu’il envisageait se transforme, élargit son horizon et devient la réflexion approfondie d’un homme non seulement sur sa poursuite d’un poisson «légendaire», mais aussi sur l’intrication de sa vie personnelle à la Vie en général, sur la nature, sur l’histoire, sur la place dérisoire et pourtant centrale qu’il occupe dans l’Univers, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Car l’être humain, en tant que «poussières d’étoiles», devient la matière qui se contemple elle-même.

Ce récit de Jean-Yves Soucy est un véritable bonheur de lecture! Le livre en lui-même est très beau. Le titre, déjà, est plein de promesses. C’est à la fois poétique et invitant. La couverture est sobre, simple, magnifique. Elle colle si bien à l’univers de l’auteur, malheureusement trop tôt disparu. Jean-Yves Soucy est décédé en 2017. Écrivant ce récit sous son titre de travail, L’été du saumon, il remet en question son contenu et sa forme, puis décide de séparer certaines parties. L’une deviendra Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos et l’autre, Waswanipi, un livre inachevé, paru cette année, qui est dans ma pile à lire.

Avec Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos je découvre le bonheur de lire la plume à la fois reposante, simple, instructive et touchante de Jean-Yves Soucy. Ses mots célèbrent le bonheur des petites choses, du quotidien, des découvertes. Même s’il fait le constat qu’il a vieillit, qu’il lui reste moins d’années devant lui, sa perception du monde et de la vie est réconfortante. C’est une lecture qui m’a fait beaucoup de bien, même si elle m’a profondément émue.

J’ai aimé la forme que prend ce livre, que je vois comme une sorte de collage, dont le point de départ est un long séjour à Baie-Trinité sur la Côte-Nord, pour pêcher dans une zec, une zone d’exploitation contrôlée qui permet à tous de profiter de la nature.

« Oui, je me sens chez moi à Baie-Trinité, comme dans toutes les régions dont Montréal est éloignée. Même si j’ai passé la moitié de ma vie dans la métropole, c’est l’autre moitié qui m’a le plus marqué… »

À travers les différents chapitres, Jean-Yves Soucy aborde toutes sortes de sujets. Si le thème principal demeure la nature, son propos se tourne aussi vers l’histoire, il raconte des anecdotes diverses, nous parle de la faune, de la flore, des champignons, de la pêche naturellement mais surtout, de la vie. Sa vie personnelle, la vie qu’il célèbre à travers sa façon d’en profiter, entre ses excursions, son travail d’écrivain et d’écriture, le quotidien avec sa compagne, ses petits-enfants et ses amis.

« Des amis se demandent comment Carole et moi pouvons habiter à deux dans seize pieds sur sept, sans nous gêner ni éprouver un sentiment d’étouffement. C’est mal nous connaître. Nous avons développé la capacité à être « seuls ensemble », c’est-à-dire à nous plonger dans le silence et la solitude tout en restant confinés dans un espace restreint. »

Plonger dans ce récit, c’est s’accorder une petite pause. C’est plonger dans une forme de quiétude réconfortante. Chaque fois que je revenais vers ses textes, j’éprouvais un sentiment de grand calme. L’auteur, sa façon d’être, invite à cela. Il y a naturellement des moments plus touchants, surtout lorsqu’on sait que l’auteur a perdu son combat contre le cancer. On sent dans ses écrits qu’il est conscient que la vie aura une fin, bientôt peut-être. Mais il n’y a rien de larmoyant dans ce livre. Jean-Yves Soucy célèbre la nature et partage avec nous des informations diverses et passionnantes.

Avec sa façon toute particulière et délicate de raconter ses découvertes, l’auteur nous amène à découvrir la géologie de son coin de pays, à nous parler d’histoire, d’oiseaux, d’ours, de champignons, de la vie dans la forêt qui s’entremêle et se connecte entre les différents organismes qui y vivent. Il raconte le bonheur d’être pêcheur, nous parle des poissons, de la biologie, de la botanique, des rivières, de généalogie, de science, de ses rencontres avec toutes sortes de gens avec qui il prend le temps de discuter. Pour lui, l’histoire de chaque personne compte énormément.

« À présent, les yeux rivés à leur téléphone intelligent, les gens se promènent tête basse, inconscients de leur environnement, bernés par l’illusion de communiquer avec la planète entière. Le progrès technologique devrait nous faire gagner du temps, nous ouvrir au monde; trop souvent, hélas, il isole dans une solitude plus grande encore. Chacun émet, mais qui réceptionne, qui écoute vraiment? »

Je me suis souvent retrouvée dans les mots de Jean-Yves Soucy. Je me suis sentie proche de lui à travers sa vision du monde et sa façon de s’intéresser à tout ce qui l’entoure. C’est un raconteur paisible, qui sait nous emporter et qu’on écoute avec intérêt.

« Ce moment de fulgurance lorsqu’on trouve chez un autre une pensée qui nous va comme un gant, qu’on portait sans jamais l’avoir exprimée. »

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos est avant tout un livre qui parle de la vie. C’est le récit d’un écrivain passionné qui a gardé l’émerveillement d’un petit garçon. À découvrir, assurément!

Les pieds dans la mousse de caribou, la tête dans le cosmos, Jean-Yves Soucy, éditions XYZ, 244 pages, 2018