Justice indienne

Sur la réserve indienne de Rosebud, dans le Dakota du Sud, le système légal américain refuse d’enquêter sur la plupart des crimes, et la police tribale dispose de peu de moyens. Aussi les pires abus restent-ils souvent impunis. C’est là qu’intervient Virgil Wounded Horse, justicier autoproclamé qui loue ses gros bras pour quelques billets. En réalité, il prend ses missions à cœur et distille une violence réfléchie pour venger les plus défavorisés. Lorsqu’une nouvelle drogue frappe la communauté et sa propre famille, Virgil en fait une affaire personnelle. Accompagné de son ex-petite amie, il part sur la piste des responsables de ce trafic ravageur. Tiraillé entre traditions amérindiennes et modernité, il devra accepter la sagesse de ses ancêtres pour parvenir à ses fins.

Justice indienne est bien plus qu’un roman policier ou d’enquête. C’est une histoire qui nous plonge au cœur d’une réserve autochtone avec tous les défis auxquels fait face la communauté. L’auteur d’ailleurs, est membre de la nation lakota sicangu et ses personnages le sont aussi. On sent qu’il aborde des thèmes qui lui sont chers et qui sont importants pour lui et les siens. Il parle de nombreux sujets d’actualité sur la vie des autochtones, que ce soit sur la réserve ou à l’extérieur, sur leur façon de tenter de se reconstruire. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant et important du roman. 

« Autrefois, avant Christophe Colomb, il n’y avait que des Indiens ici, pas de gratte-ciel, d’automobiles, de rues. Bien entendu, on n’utilisait pas les mots « indien » ou « amérindien », à l’époque; nous étions seulement des gens. Nous ne savions pas que nous étions soi-disant des ivrognes, des paresseux ou des sauvages. Je me demandai comment ce serait, de vivre sans ce poids sur ses épaules, sans le poids des ancêtres assassinés, de la terre volée, des enfants maltraités, le fardeau qui pesait sur tous les Amérindiens. »

L’histoire raconte le quotidien de Virgil, qui élève seul son neveu. Sa sœur étant décédée, il a accueillit l’enfant, devenu maintenant un adolescent de quatorze ans. Virgil s’est assagi au fil du temps. Il a cessé de boire et essaie d’être présent pour son neveu. Déçu par ce qu’il a vécu, il a repoussé une partie des coutumes ancestrales de la réserve et tente encore de se retrouver entre ce qu’il est, comme autochtone, et ce qu’il souhaite devenir. La vie sur la réserve n’est pas facile tous les jours. Les habitants sont les grands oubliés du système en place, qu’il soit médical, politique ou judiciaire. 

Comme la vraie justice est inexistante sur la réserve – la justice tribale n’a aucun vrai pouvoir et la justice américaine s’en balance – Virgil agit comme « homme de main ». Il casse quelques bras et jambes quand il est temps de faire comprendre à quelqu’un qu’il a dépassé les bornes. Il s’en prend aux violeurs, aux batteurs de femmes, aux gars violents, aux profiteurs ou à ceux qui font souffrir les autres. Il sert de justicier pour ceux qui sont oubliés par le système judiciaire. Quand une nouvelle drogue apparaît dans la réserve, Virgil est mandaté pour s’en occuper et tenter de retrouver un homme de la réserve qui utilise sont statut d’autochtone pour faire entrer plus facilement la marchandise dans la région. Son enquête prend tout de suite une autre tournure lorsque c’est Nathan, son neveu, qui est arrêté. Ce combat contre les trafiquants de drogue devient alors une bataille personnelle.

Dans son roman, l’auteur parle énormément de la culture et des cérémonies lakotas: la hutte de sudation, la cérémonie d’attribution de nom lakota, le yuwipi, les winter counts, entre autres. Virgil cherche sa place entre les traditions de son peuple et la vie américaine. Toutes ces informations sur la vie dans la réserve, la spiritualité des lakotas et leur culture apportent énormément au roman et en font une lecture vraiment très intéressante. Oui, il s’agit d’un roman policier, puisqu’il y est question d’enquête, de cartels de drogues et de la façon dont la justice est faite sur la réserve, mais c’est à une véritable plongée dans le quotidien d’une réserve autochtone que nous convie l’auteur.

De plus, l’enquête au cœur d’un cartel de drogue est bien menée, avec juste ce qu’il faut de rebondissements pour nous garder en haleine. J’avais beaucoup de difficultés à lâcher ce roman très prenant. Nathan et Virgil, malgré leurs erreurs, sont sympathiques et on veut, tout comme les personnages, tenter de comprendre les dessous de cette affaire de drogue. Afin de sauver la peau de son neveu, et lui éviter d’être jugé comme un adulte, Virgil creusera là où il ne pensait certainement pas aller. Il déterre aussi de vieux fantômes et des blessures passées. Au fond, lui et son neveu se ressemblent beaucoup et vivent des choses semblables. 

« Il n’y a pas de mot pour dire adieu en lakota. Voilà ce que ma mère me répétait. Bien sûr, il existe des mots comme toksa, « plus tard », que les gens utilisent comme substitut moderne. Elle m’avait dit que les Lakotas n’avaient pas de terme pour l’adieu parce que nous étions connectés pour toujours. Dire adieu signifierait que le cercle était brisé. »

J’ai adoré découvrir la culture lakota ainsi que les croyances. Pour Virgil, il est parfois difficile d’y adhérer, mais les événements auxquels il doit faire face vont lui apporter beaucoup pour renouer avec les gens de sa réserve et celui qu’il est en tant qu’autochtone. Il y a une belle évolution du personnage. D’autres apportent aussi un regard neuf, comme l’amie de Virgil, Marie ou le cuisinier qui tente de remettre au menu la cuisine traditionnelle autochtone au lieu des cochonneries américaine dont tout le monde s’empiffre. L’approche de l’auteur face à sa propre culture, à ce qui se perd et au travail qui est fait par des gens de la communauté pour se réapproprier leur identité, est vraiment passionnante. 

Bien plus qu’un simple roman d’enquête, Justice indienne est définitivement un grand roman!

Justice indienne, David Heska Wanbli Weiden, éditions Gallmeister, 416 pages, 2021

Le disparu de Larvik

À Larvik, l’été est là. Six mois se sont écoulés depuis la disparition de Jens Hummel et son taxi sans qu’aucun indice n’ait permis de faire avancer l’enquête de Wisting. Sa fille, Line, est revenue s’installer dans cette jolie ville côtière, à deux pas de chez lui, et elle profite de son congé maternité pour retaper la maison qu’elle vient d’acheter. Coup sur coup, deux événements surviennent qui offrent à Wisting une nouvelle piste à suivre. Mais les fils que son équipe et lui tirent viennent fragiliser une autre affaire dont le procès doit commencer sous peu. Affrontant les réticences de sa hiérarchie, et malgré l’imminence de l’accouchement de Line, Wisting suit jusqu’au bout son instinct de flic.

C’est toujours un grand plaisir de voir une nouvelle enquête de William Wisting être publiée. J’avais très hâte de me plonger dans Le disparu de Larvik. Et ça été un excellent moment de lecture. Je trouve les romans de Jørn Lier Horst très intéressants en général au niveau de l’enquête et de la façon qu’a l’auteur d’amener ses intrigues. L’enquête donne toujours l’impression de partir dans tous les sens et d’être vraiment étrange, sans queue ni tête, avant que tout se mette en place. On n’en comprend les ramifications et les rouages qu’à la fin.

Il y a souvent plusieurs enquêtes qui s’entremêlent et c’est ce qui me plaît chez cet auteur. Les coïncidences et les intrigues qui se croisent et se nouent de plus en plus… avant que Wisting n’en comprenne toute la profondeur. Jørn Lier Horst crée des univers qui me plaisent et il construit ses histoires avec des éléments vraiment intrigants. Ici, la disparition d’un chauffeur de taxi qui s’est volatilisé tout d’un coup sans laisser de traces et un énorme coffre-fort boulonné au plancher, fermé à clé, dans une maison récemment acquise par une amie de Line Wisting. Les deux événements, qui ne semblent pas être liés, recèlent plusieurs mystères.

Depuis la dernière enquête, les personnages ont beaucoup évolués. Line est sur le point de devenir maman et ne travaille plus vraiment au journal, même si elle poursuit ses investigations comme pigiste et aussi, par curiosité. Elle ne peut s’empêcher de suivre l’actualité et de mettre son nez dans les affaires de son père. Surtout depuis ses retrouvailles avec Sofie, une ancienne amie d’école, qui se retrouve impliquée dans l’enquête en cours, entraînant Line avec elle. Toutefois, une belle amitié se développe entre les deux femmes, ce qui est salutaire pour chacune. 

William Wisting pour sa part, piétine depuis des mois à résoudre une disparition mystérieuse. L’enquête est au point mort et on reproche beaucoup à son service de police la lenteur à offrir un dénouement. Jusqu’à ce que viennent s’entremêler les fils d’une autre enquête, dont le procès est sur le point de commencer. C’est l’occasion pour Wisting de se remettre en question. Il se demande s’il n’a pas fait son temps, s’il n’est pas trop vieux et si certaines choses ne commencent pas à lui échapper…

« Wisting avait l’habitude de la critique et, d’ordinaire, cela le laissait froid, mais cette fois, il l’avait vécue différemment. C’était un rappel de leur échec. Très tôt, l’affaire Hummel avait suscité un trouble en lui, un sentiment insidieux de ne pas être à la hauteur. »

On essaie toutefois de lui mettre rapidement des bâtons dans les roues car sa droiture et sa soif de vérité, dérangent. Outre l’enquête qui prend tout son temps, il est sur le point de devenir grand-père, avec tous les sentiments que ça éveille en lui depuis le décès de sa femme. 

J’ai trouvé l’enquête de ce roman vraiment passionnante. Il y a plusieurs éléments mystérieux qui nous donnent matière à réflexion et qui apparaissent comme illogiques tant qu’ils ne sont pas dénoués. Comme bien souvent, l’auteur s’attarde sur ce qui se passe « en coulisses », qu’on parle de criminels ou de policier. Il y a tout le travail de recherche en amont avant l’accusation, l’enquête qui avance à tâtons, les découvertes et les manières d’entrecouper les différentes preuves pour construire un solide dossier. La fin est un peu brusque, mais les ramifications de l’enquête compensent beaucoup.

Il y est beaucoup question de justice et de la psychologie des témoins, ainsi que du travail d’enquête et de filature. On sent bien souvent derrière le personnage de William Wisting, l’ombre de Jørn Lier Horst qui a été dans le passé, un ancien inspecteur de police. Je trouve ces enquêtes à la fois passionnantes et intrigantes, ce qui fait de ce roman un livre qu’on ne veut pas lâcher pour connaître enfin le dénouement. 

« En trente-deux ans, la criminalité s’était transformée. L’attitude générale aussi. Globalement, par le passé, les gens venaient toujours relater à la police ce qu’ils avaient vu et entendu. Désormais, la police se heurtait de plus en plus fréquemment à un mur de silence, même quand les renseignements qu’elle recherchait étaient largement en périphérie d’un crime. »

Toute la série des enquêtes de William Wisting n’a pas été traduite. Les premiers livres ne le sont pas. Peut-être un jour! En attendant, pour suivre l’évolution du personnage dans ce qui a déjà été traduit, l’ordre est le suivant:

Il est toutefois possible de les lire dans le désordre ou alors de choisir l’enquête qui nous interpelle le plus. Je n’ai pas tout lu dans l’ordre et j’y ai quand même trouvé beaucoup de plaisir. 

En ce qui concerne Le disparu de Larvik, c’est une enquête que je ne peux que vous conseiller et Horst est un auteur à découvrir, surtout si vous aimez les inspecteurs récurrents. Le duo père et fille est original et me plaît définitivement beaucoup! J’ai bien hâte à la prochaine enquête.

Le disparu de Larvik, Jørn Lier Horst, éditions Gallimard, 480 pages, 2020

Le sommeil des loutres

Jake a 21 ans, mais il a parfois l’impression d’en avoir cent. C’est ce qui arrive quand on grandit trop vite, sous le feu des projecteurs. Jeune acteur prodige, son succès est cependant de l’histoire ancienne, et ses récentes frasques l’ont fait tomber de son piédestal pour atterrir dans sa chambre d’enfant, chez ses parents. Jake mène une vie grise: il cherche des raisons de la poursuivre, mais elles se font aussi rares que le plaisir dans ses journées sans soleil. 
Émilie a 18 ans, elle entame sa dernière année de cégep. Ambitieuse, elle rêve de devenir médecin. Toutefois, elle a une faille de la grosseur du Grand Canyon au travers du corps depuis que son premier amour l’a laissée, au début de l’été. Mais derrière cette douleur s’en cache une autre, plus profonde encore: celle créée par son père, le jour où il a quitté sa famille pour refaire sa vie. Émilie aimerait se reconstruire, mais les morceaux sont petits et le casse-tête, interminable.
En apparence, Émilie et Jake n’ont rien en commun, sauf leurs blessures béantes au cœur et leur travail à la pizzéria du coin. Et pourtant, au fil de leurs soirées Sprite et placotage, une relation précieuse se tissera entre eux, empreinte de l’espoir que l’aube revient toujours, même après la plus sombre des nuits.

J’ai lu Le sommeil des loutres (quel joli titre, surtout quand on comprend ce qu’il représente!) de Marie-Christine Chartier, attirée par la jolie couverture et par le résumé. J’espérais ne pas lire un roman trop léger et finalement, cette lecture s’est avérée une très belle surprise. J’ai beaucoup aimé cette histoire. 

Le roman est présenté en alternant les voix de deux personnages. Tout d’abord celle de Jake, un ancien acteur qui a grandit sous les caméras et qui, suite à un deuil, sombre peu à peu… toujours sous l’œil attentif des journaux à potins. Il est difficile pour une personnalité de vivre constamment sous les projecteurs et les critiques des réseaux sociaux, surtout lorsqu’elle traverse des moments douloureux. C’est un peu cette facette publique et complexe qu’apporte le personnage de Jake.

« C’est ça, être connu. Les gens t’aiment jusqu’à ce que tu leur fournisses une meilleure raison encore de te haïr. »

Il y a aussi Émilie qui rêve de devenir médecin et qui ne se remet pas de sa rupture avec celui qu’elle pensait être son grand amour. Quand elle souffre, elle cuisine sans s’arrêter. C’est une façon pour elle de faire face à ce qu’elle ressent.

Jake et Émilie se rencontrent à la pizzéria où les deux travaillent. Jake y est pour oublier et se perdre dans une tâche routinière. Il essaie de retrouver qui il est. Émilie y travaille parce que la pizzéria appartient à son oncle. Elle essaie de survivre à sa peine.

Les deux ont l’âme écorchée, pour différentes raisons. Leur première rencontre n’est pas des plus agréables. Émilie juge vite Jake, qu’elle « connaît » grâce à la télé. Les premiers contacts sont maladroits, d’une part et de l’autre.

S’ils croient n’avoir rien en commun, ils découvrent chez l’un et l’autre une oreille attentive, beaucoup de douceur et une relation aussi précieuse qu’inattendue. Les deux se sont rencontrés alors qu’ils étaient au plus bas. Ils s’entraident à vaincre ce qui les ronge. Si leur relation semble en apparence être toute autre chose aux yeux des autres, ce qu’ils vivent est précieux. 

« … je songe maintenant à Émilie. Ça m’arrive de plus en plus souvent de me réfugier auprès d’elle dans ma tête, ça rend mes pensées plus douces, moins conflictuelles. »

J’ai aimé plusieurs aspects de leur amitié naissante, de l’écoute dont ils font preuve l’un envers l’autre, de ce qu’ils s’apprennent. Il y a de beaux moments et des instants plus intenses aussi dans leur relation. J’ai également aimé qu’il soit question de photographie dans le roman, un prétexte intéressant pour s’entraider et également, approfondir une relation qui se développe. 

Ce roman est vraiment beau. J’ai été surprise par le parcours des deux personnages et leur façon d’affronter les problèmes. L’histoire aborde plusieurs thèmes, comme l’abandon, le deuil, les peines d’amour, le rejet, le jugement, la mort, l’anxiété de performance, la dépendance à la drogue et à l’alcool. Pourtant, même si les problèmes de Jake et d’Émilie sont complexes, ce n’est pas non plus une histoire déprimante. C’est un livre qu’on lit avec plaisir, qui offre aussi une pointe d’humour dans les dialogues et la relation qui évolue doucement entre Jake et Émilie. C’est un roman qui parle de reconstruction et de confiance. Le côté psychologique est très développé ce qui en fait une histoire beaucoup plus profonde que ce qu’elle n’y paraît.

Une belle découverte! 

Le sommeil des loutres, Marie-Christine Chartier, éditions Hurtubise, 200 pages, 2020

La ballade de Baby

ballade de BabyValises et sacs de plastique à la main, Baby et son père Jules débarquent à l’Hôtel Autriche, un recoin sombre du cœur de Montréal. Dans les yeux de la gamine, encore assez naïve pour garder un pied dans la féerie de l’enfance tandis que l’autre se pose déjà dans la réalité crue de l’âge adulte, le quotidien est nimbé de lumière— avec passages nuageux. Coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, les Hells Angels bourdonnent comme des abeilles, on appelle l’héroïne « lait au chocolat » et les danseuses nues sont les sirènes de la rue. C’est l’endroit parfait pour rêver. 
Enfin retraduite au Québec et suivie aujourd’hui de Sagesse de l’absurde — une série de leçons iconoclastes apprises par l’auteure auprès d’un père criminel à la petite semaine —, cette berceuse pour enfants perdus retrouve sa vraie voix et le chemin de la maison.

La ballade de Baby est paru dans une édition française il y a quelques années. Si le livre m’intéresserait énormément, la traduction était assez horrible et quelques extraits m’avaient vraiment fait fuir. Je m’étais promis d’attendre une traduction québécoise à ce très beau – et profondément troublant – livre d’Heather O’Neill. C’est enfin chose faite avec cette traduction exemplaire de Dominique Fortier chez Alto. Une traduction si plaisante à lire!

Un petit mot d’ailleurs sur le choix du titre. La ballade de Baby a été conservé, afin de faire le lien avec l’ancienne édition. Cependant, on a ajouté le sous-titre Berceuse pour enfants perdus, tellement évocateur de ce roman, tellement triste et lumineux à la fois. Je trouve qu’il décrit si bien le roman.

La ballade de Baby raconte l’enfance et l’adolescence d’une jeune fille qui vit avec son père. Devenu papa à quinze ans, Jules est loin d’être le père exemplaire par excellence. Il fait son possible, avec le peu qu’il a lui-même reçu.

« Jules m’avait toujours dit, si je rencontrais quelqu’un de dangereux, de rentrer en courant chez nous. Chez nous, c’était une chose qu’on pouvait mettre dans une valise et déménager en taxi pour dix dollars. »

Baby et Jules déménagent tout le temps, allant d’un appartement miteux à un autre, dans des quartiers compliqués où la prostitution et la drogue font parties du paysage. Quand Jules est plus lucide, qu’il ne prend pas de drogues ou ne vole pas, il surveille sa fille et lui impose des règles qu’elle n’a pas toujours envie de suivre. Surtout qu’un rien peut le faire replonger et qu’il perd alors toute crédibilité auprès de sa fille, en essayant de la protéger, mais pas toujours de ce qu’il devrait. Par moments, il l’enferme à l’extérieur pour la punir ou il disparaît mystérieusement. L’appartement devient donc inaccessible pour Baby qui se retrouve à la rue, pour un temps. Quand son père est malade, elle est accueillie dans une famille d’accueil ou un centre jeunesse. Parfois elle côtoie des gens qu’elle ne devrait pas et se laisse entraîner peu à peu sur la mauvaise pente…

« Quand on y pense, l’enfance est la chose la plus précieuse à nous être enlevée dans la vie. »

Ce qui est intéressant avec Baby, c’est que cette jeune adolescente contraste avec l’idée pleine de préjugés de la pauvreté et de la criminalité. C’est une enfant brillante, pleine d’imagination, qui réussit très bien à l’école. Elle est même étonnante, vu qu’elle mène en quelque sorte une double vie. Son pouvoir de rêver et d’imaginer toutes sortes de choses amène dans ce roman des passages aussi lumineux que contrastants d’avec le monde sombre dans lequel elle s’enfonce peu à peu. Elle aime aussi repousser les limites et tester les conséquences de ses actes.

Jules de son côté est encore un enfant, même s’il a la vingtaine. C’est comme s’il n’avait jamais grandit. Il n’est ni stable, ni fiable. Même si Baby l’aime beaucoup, ils sont dans le même bateau.

« Avoir un parent jeune, ça voulait toutefois aussi dire qu’il fallait faire ses valises en une heure et se sauver d’un gars de vingt-deux ans de retour d’Oshawa qui allait vous en vouloir à mort d’avoir vendu ses guitares. »

Cette Berceuse pour enfants perdus fait, pour moi, allusion à Jules et Baby. Deux âmes écorchées. Deux êtres meurtris par la vie, qui tentent de garder la tête hors de l’eau avec les moyens du bord. Moyens qui ne tiennent pas à grand chose et qui, bien souvent, ne leur permettent même pas de traverser la rive. C’est d’ailleurs ce qui rend ce roman terriblement poignant. Si certains passages sont beaux et limpides, d’autres sont troublants. C’est Baby qui raconte leur histoire. Elle jette sur son enfance et sur son monde un regard lucide d’adulte. C’est une enfant qui a grandit trop vite. Elle réalise que son univers n’est pas le même que celui des autres enfants. Si ce qu’elle vit peut arriver, alors tout peut arriver.

« J’avais tout de même bon espoir de me faire des amis à ma nouvelle école. J’ai décidé de garder Jules à distance de l’école et des nouveaux amis. À ma dernière école, il volait des vêtements dans la boîte d’objets perdus. Un garçon de ma classe m’avait déjà demandé pourquoi mon père avait sa tuque sur la tête. »

Malgré tout, elle demeure une adolescente. Ses envies et ses désirs sont ceux d’une jeune fille, alors que sa vie est celle d’une adulte pleine de problèmes qui ne sont pas de son âge. Elle tombe amoureuse, essaie de se faire des amis, joue dehors, tente de bien réussir ses cours, en même temps qu’elle doit se débrouiller pour survivre et pour rendre des comptes à certaines personnes qui abusent de sa jeunesse. Difficile pour une enfant de s’épanouir dans un univers à deux faces, deux mondes différents dans lesquelles elle n’a pas vraiment sa place.

« C’est l’un des aspects merveilleux de l’enfance, cette capacité d’éprouver une joie si complète au milieu de n’importe quoi. »

Avec ce roman, je découvre la plume et l’univers de Heather O’Neill. Ce livre m’a donné une furieuse envie de lire autre chose d’elle. Elle a une façon si particulière de raconter. Je me suis surprise, malgré le sujet parfois difficile, à dévorer ce roman, sans pouvoir le lâcher. L’écriture, les personnages et les détails font de ce roman un petit bijou, avec une facette très sombre. C’est une découverte très intéressante.

La ballade de Baby est suivi ici par un court texte de l’auteure, Sagesse de l’absurde. Une série de leçons de toutes sortes sur la vie, le monde, la pauvreté, la richesse, la culture. Toujours avec une lucidité foudroyante, frôlant parfois l’absurdité, ces leçons ont été apprises par l’auteure auprès de son père.

La ballade de Baby est une fenêtre sur un monde invisible, celui de l’enfance passée dans la pauvreté et la petite criminalité. Une enfance perdue, faite d’imagination et de rêves, qui permettent de survivre malgré tout. Un roman marquant, dont l’héroïne est difficile à oublier. Enfin offert dans une traduction parfaite, c’est le moment de découvrir l’univers doux-amer de Baby et de suivre l’auteure, Montréalaise, dans cette berceuse pour enfants perdus…

La ballade de Baby suivi de Sagesse de l’absurde, Heather O’Neill, éditions Alto, 496 pages, 2020

Fermé pour l’hiver

fermé pour l'hiverUn cambrioleur cagoulé est retrouvé assassiné dans un chalet du comté de Vestfold, au sud de la Norvège. William Wisting, inspecteur de la police criminelle de Larvik, une ville moyenne située à une centaine de kilomètres d’Oslo, est chargé de l’enquête. Très vite, la situation se complique. Le propriétaire du chalet, un célèbre présentateur de télévision, reste étrangement injoignable. Un homme mystérieux agresse Wisting en pleine nuit et lui vole sa voiture alors qu’il quitte la scène du crime. Pire, le cadavre du cambrioleur est dérobé à la morgue avant d’avoir pu être autopsié et l’incendie d’un appartement détruit des indices essentiels à l’investigation. Pour corser le tout, la propre fille de Wisting se voit mêlée à l’enquête quand elle découvre un second corps à la dérive dans une barque. Et pendant ce temps, des oiseaux morts tombent du ciel comme des mouches, dans ce comté bien tranquille…

J’avais adoré ma lecture de L’usurpateur, ma première découverte de l’auteur Jørn Lier Horst. Ses livres mettent en scène l’inspecteur William Wisting ainsi que sa fille Line qui est journaliste. Les enquêtes du premier se confondent bien souvent avec celles de sa fille et finissent par se rejoindre. C’est ce que je trouve intéressant dans les personnages de Horst. Le duo d’enquêteurs est donc assez original et l’aspect familial est très présent. William Wisting est un homme sensible, soucieux de son travail, de ses collègues, des victimes et de ceux qui sont mit à l’écart de la société. Sa fille est tout aussi humaine que lui et le journalisme d’investigation est, pour elle, un véritable mode de vie, plutôt qu’un simple travail.

Fermé pour l’hiver se déroule en automne, au moment où les gens ferment leurs chalets pour l’hiver, avant la tombée de la neige. C’est une époque où la nature est belle et où les gens vont en profiter encore un peu avant la fermeture.

« Il aimait cette époque de l’année, avant la chute des feuilles. Le dernier séjour au chalet de Stavern, pour clouer les panneaux devant les fenêtres, remonter le bateau et fermer pour l’hiver. C’était une perspective à laquelle il se réjouissait pendant tout l’été. »

De nombreux cambriolages dans des chalets d’un même secteur et la découverte d’un corps déclenche une grande enquête. Le propriétaire connu du chalet est introuvable, Wisting se fait agresser et voler sa voiture, d’autres cadavres et scènes de crimes sont découverts et l’enquête s’alourdie de plus en plus. En plus, il y a cette histoire étonnante d’oiseaux qui tombent du ciel…

L’enquête est difficile puisque plus les policiers découvrent de choses, plus l’enquête devient floue. Des corps, différentes armes du crime, des déplacements particuliers que les enquêteurs doivent pister, beaucoup de questions qui ne trouvent que peu de réponses. Les corps disparaissent et les éléments de l’enquête sont de plus en plus difficile à assembler. Line se retrouve bien malgré elle impliquée, alors qu’elle choisi de vivre pendant un moment au chalet qui appartient maintenant à son père. L’enquête semble complexe et c’est ce que j’aime chez Horst: les fils finissent par se dénouer doucement et tout se met en place. J’ai aimé l’atmosphère générale du roman dont la première partie se déroule beaucoup dans l’univers des chalets et dans une nature plus sauvage, au bord de l’eau.

Le roman amène aussi une réflexion sur la vie, la pauvreté, les choix que les citoyens font quand ils n’en ont plus de choix justement. C’est ce que je trouve intéressant dans ce livre. Le personnage de Wisting ne se contente pas de rendre justice, il essaie aussi de mieux comprendre l’humain et les agissements des criminels. Ça ne veut pas dire qu’il les approuve. Mais il amène une forme de sensibilité à son enquête qui me plaît bien. Celle-ci est d’ailleurs bien menée et parfois des éléments étonnent, surtout quand on en comprend les rouages. C’était la même chose avec L’usurpateur.

Je dois préciser que les livres de Horst ne sont pas traduits dans l’ordre, comme ça arrive bien souvent avec les séries policières. Ça ne m’a pas particulièrement dérangée jusqu’à maintenant avec cette deuxième lecture (qui a été publiée avant L’usurpateur). J’ai toutefois appris plus de choses sur la famille Wisting, sur la vie privée de William et sur le travail et la vie de Line. Je dirais que de façon générale, on peut lire les livres dans l’ordre ou dans le désordre, le plaisir de lecture est toujours au rendez-vous.

J’aime la façon dont l’auteur amène son sujet et les différents revirements de situations qu’il sait donner à son histoire. Si L’usurpateur m’a un peu plus surprise et que jusqu’à maintenant, il reste mon préféré, j’ai passé un bon moment de lecture avec Fermé pour l’hiver. L’ambiance nature et chalet est très agréable, même si à la moitié du livre de nouvelles découvertes amène Wisting à sortir des frontières de la Norvège et à s’interroger sur des problèmes de société qui vont bien au-delà de son enquête.

« Où serions-nous si nous savions tout ce qui va venir? interrogea-t-il. Il ne resterait plus rien. Espoir, foi et rêves n’auraient plus de sens. »

Cette seconde lecture d’un livre de Jørn Lier Horst confirme mon plaisir de lire cet auteur. J’apprécie la façon dont il mène son histoire. C’est divertissant, ça nous porte à réfléchir et le lieu de ses histoires, la Norvège, me plait particulièrement. Si vous aimez les séries policières, je vous conseille vraiment de découvrir cet auteur.

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En complément 
L’univers de l’inspecteur William Wisting a été adapté en série par les producteurs de Millénium et de Wallander. J’avais beaucoup aimé cette dernière série, même si Wallander est un personnage beaucoup plus torturé. J’espère que Wisting se rendra jusqu’à nous en français, j’aimerais beaucoup pouvoir la voir un de ces jours! Si vous avez pu la visionner (je sais qu’elle est passée en France par exemple), dites-moi ce que vous en avez pensé! Je serais très curieuse de retrouver les Wisting, père et fille, à l’écran!

En attendant, je vais me concentrer sur les livres. J’ai un troisième titre de la série William Wisting dans ma pile et je compte bien le lire bientôt!

Fermé pour l’hiver, Jørn Lier Horst, éditions Folio, 448 pages, 2018