Un dimanche soir en Alaska

un dimanche soir en alaskaQuelques baraques bancales posées sur un monde en sursis. Aux confins de l’Amérique et des glaces, le petit village indigène de Salmon Bay vit ses derniers instants. Bientôt, le littoral cédera, la baie l’engloutira. En attendant la barge chargée de les mener au nouveau site, les habitants disent adieu à la terre – cette terre où plane l’esprit des ancêtres, cette boue où les petites filles dessinent des histoires… Adieu à la toundra pelée, à la station de radio locale où Jo-Jo, le DJ, passe sans fin des vieux disques, aux chemins de planches et aux mélopées yupik… Tyler, le premier esquimau de la planète allergique au froid, Dennis dit « l’Embrouille », Angelic, Panika, Josh, Junior et les autres – tous sentent pourtant que Salmon Bay n’a pas dit son dernier mot. Avant la grande traversée, pour le meilleur peut-être, le village leur réserve un cataclysmique chant du départ…

Ce roman a toute sa place dans la section « nature writing » et ce fut une belle surprise de le découvrir.

Un dimanche soir en Alaska raconte un sujet encore rarement abordé dans la littérature: les réfugiés climatiques. Avec les ouragans dont on entend parler de plus en plus, les tempêtes, les inondations, les canicules intenses, ce roman est tout à fait d’actualité.

L’auteur raconte la vie d’un petit village, Salmon Bay, où les gens seront bientôt délocalisés. L’île s’érode à cause de la fonte des glaces et une barge est en route pour déménager tout le monde. Une poignée de militaires et de représentants du gouvernement viennent de débarquer sur l’île sans trop se soucier des populations présentes, dont la plupart sont issues des tribus amérindiennes, avec leur culture, leurs valeurs, que les « blancs » ne comprennent pas forcément. C’est la rencontre – et la confrontation – de deux mondes.

La construction du roman m’a d’abord déstabilisée. On suit plusieurs personnages en alternance et à chacun, il arrive quelque chose qui aura de lourdes conséquences sur le reste de l’histoire. La vie alaskienne dans ce petit village est dure, pauvre, avec les problèmes inhérents à la solitude et au fait que tout coûte cher, que l’approvisionnement est difficile, que l’alcool quoique interdit, circule sous le manteau. Mais la population du village, entre les traditions ancestrales et les jeunes qui aspirent à la vie contemporaine, présente un portrait malgré tout très soudé d’une communauté.

C’est vraiment un roman intéressant que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je le conseille. J’avais aussi beaucoup aimé Le présage du corbeau du même auteur, qui aborde le thème des croyances et des Inuits, sur fond d’apocalypse.

Les deux romans sont à découvrir, Don Rearden a le don de raconter des histoires. C’est un auteur que j’apprécie et j’espère qu’on pourra le lire à nouveau bientôt. J’ai vu qu’il avait écrit Never Quit, pas encore disponible en français, sur un héros de guerre entraîné en Alaska. J’espère qu’il sera éventuellement traduit.

Les romans de Don Rearden parlent bien souvent de sujets qui m’interpellent: la nature, les amérindiens, un monde frappé par les changements climatiques ainsi que les croyances. C’est du moins le cas pour ses deux premiers, dont Un dimanche soir en Alaska. Une très bonne lecture!

Un dimanche soir en Alaska, Don Rearden, Fleuve éditions, 416 pages, 2015

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Un été indien

un été indienEn quelques pages, Truman Capote prouve dans cette nouvelle sa puissance émotionnelle, loin du mythe de l’écrivain star adepte des colonnes mondaines. Un jeune garçon, Bobby, doit quitter la ferme de son enfance pour rejoindre les bancs de l’école. Derrière le masque de la fiction, on retrouve la nostalgie et la mélancolie qui planent sur toute l’oeuvre de Capote. Un petit bijou de délicatesse.

Bobby commencera bientôt l’école. Son père, qui a reprit la ferme familial et qui s’occupe de la terre depuis quelques années n’en peut plus. Il veut, pour lui, sa femme et surtout son fils, beaucoup plus qu’un bout de terrain cultivé à la sueur de son front, sans machinerie.

Au début, le titre m’a semblé mal choisi. Un été indien… Mais en fait, tout commence (et changera) pendant l’été indien. Le reste de l’histoire se déroule en automne et surtout en hiver. La famille de Bobby déménage pendant une forte tempête de neige. Leur nouvelle vie me fait penser à cet exode vers la ville qu’a connu de nombreuses familles à une certaine époque. Partir pour la ville était le lot de plusieurs et symbole de toutes les promesses. Alors qu’aujourd’hui, plus que jamais, c’est un peu l’inverse que l’on vit.

Un été indien est une nouvelle très touchante. Elle parle de changement, mais placera aussi Bobby dans une situation difficile. Il doit dire adieu à ses grands-parents, avec tout ce que ça implique pour un couple âgé d’être tout à coup « abandonné » par leurs proches au profit d’un étranger. Il y a toute cette réflexion autour du temps qui passe, des gens qui changent et qui finissent par « oublier » ceux qu’ils ne fréquentent plus quotidiennement.

Cette histoire est pleine de mélancolie, mais c’est aussi un portrait familial teinté de tristesse car l’annonce de la décision prise par le père aura un impact important sur toute la famille. L’écriture est fine, très visuelle. J’ai bien aimé cette nouvelle et je lirais bien autre chose de Truman Capote, étant donné que l’autre ouvrage que j’ai lu de lui, De sang froid, (que je compte bien relire) m’a laissé une impression très profonde.

Je participe à l’excellente initiative d’Electra et de Marie-Claude de lire des recueils de nouvelles en ce beau mois de mai. Ce livre a donc été lu dans le cadre de l’événement Mai en nouvelles.

Un été indien, Truman Capote, édition Rivages poche, 52 pages, 2006