Des réguines et des hommes

Des réguines et des hommes est un roman en pièces détachées, à l’image de ce qui traîne dans la remise d’un gars.  «Chérie» a quitté la ville pour rejoindre son chum à la campagne. Elle nous raconte ses observations du quotidien, teintées de l’ambitieuse réorientation de carrière de son homme, qui a décidé de gagner sa vie en faisant pousser des légumes. Chérie accompagne donc son amoureux dans le démarrage de sa production maraîchère bio. Elle le suit ainsi à travers ses réguines, ses visites à la quincaillerie, son amour pour Kijiji et ses plans un peu boiteux, tout en espérant intensément des rénovations qui ne se feront sûrement jamais. Dans ce livre, les gars s’organisent à leur façon. Et les filles en font à leur tête. En essayant de concilier le tout au jour le jour. Des scènes écrites avec humour et amour: juste assez d’humour pour sourire malgré tout, juste assez d’amour pour ne pas prendre ses jambes à son cou et retourner en ville.

J’ai découvert Des réguines et des hommes de Julie Myre Bisaillon un peu par hasard. Et ça été une belle surprise! J’ai passé un très bon moment avec ce livre. C’est drôle, mais sans en faire trop. J’ai parfois tendance à fuir les romans qui semblent trop légers. Parfois la barre est mince entre les deux et on ne sait pas trop quoi en penser avant de l’avoir lu. Mais ici on est vraiment dans autre chose. J’ai lu ce roman d’une traite. Les dialogues sont vivants et on s’attache aux personnages.

« C’est une drôle d’affaire, les voisins. En ville, on ne veille pas sur le perron, à moins de vouloir scèner chez les voisins. On veille en arrière de la maison, à l’abri, entouré d’une haie de cèdres. Je ne comprends donc pas encore les voisins qui veillent en avant de leur maison sur des chaises de parterre vintage en aluminium pliantes, genre tressées turquoise, quand ils ont 20 acres de terrain, en arrière de la maison, avec une vue de malade. »

Dans de courts chapitres qui abordent des sujets divers, l’auteure raconte l’histoire de « Chérie » qui a quitté la ville pour aller vivre sur la ferme de son chum qui démarre une production maraîchère biologique. Elle a deux enfants, Enfant fille 1 et Enfant fille 2. Les personnage n’ont pas de nom, ce qui ajoute un peu d’humour au texte. Quant au chum, il adore aussi les réguines, même s’il n’a pas toujours le temps de les réparer. Alors on peut retrouver trois weed eater en bordure de la remise qui ne fonctionnent plus et ne servent à personne… Le chum adore aussi Kijiji où il trouve toutes sortes de deals boiteux. La maison aurait aussi besoin de beaucoup de rénos… entre la porte qui traîne dans le salon et le patio qui vient de sacrer le camp par terre. Sauf que les légumes occupent tout son temps. Même l’hiver, quand il n’y a pas de légumes à faire pousser et que « Chérie » et son chum partent en voyage, il leur arrive toutes sortes de mésaventures. 

On lit ce roman le sourire aux lèvres. Entre les légumes, les outils qui ne fonctionnent pas, les voisins, la vie à la campagne, les soirées jeux vidéo en bobettes et les visites à la quincaillerie, c’est dans le quotidien que se cachent les moments les plus drôles et aussi, un peu de tendresse. Julie Myre Bisaillon brosse le portrait d’un couple attachant mais imparfait, qui tente de concilier le travail dans les jardins au quotidien un peu bancal. C’est rafraîchissant et ça m’a fait du bien. Il y a des passages qui sont épiques et tellement bien décrits! Comme le dit l’auteure:

« L’important, c’est que la vie, faut que ça reste drôle! »

J’ai vraiment passé une belle soirée avec ce roman, et je suis très heureuse d’avoir sous la main son second livre, sorti tout récemment. L’humour reste quand même assez rare en littérature et ça fait du bien à lire.

Une bien belle découverte que la plume de Julie Myre Bisaillon. J’espère qu’il y aura d’autres romans à venir!

Des réguines et des hommes, Julie Myre Bisaillon, éditions Hurtubise, 220 pages, 2018

La chance vous sourit

la chance vous souritTour à tour grinçantes, bouleversantes, drôles et déchirantes, ces six novellas offrent au lecteur une nouvelle façon de voir le monde, s’imposant chacune comme un bijou de subtilité et d’intelligence. On y croise notamment un ancien gardien de prison de la Stasi, qui reçoit devant sa porte d’étranges colis anonymes tout droit venus du passé ; deux déserteurs ayant fui la Corée du Nord et son régime totalitaire pour tenter de reconstruire leur vie à Séoul ; un homme en plein désarroi face à la grave maladie de sa femme, qui ressuscite à la vie sous forme d’avatar le président américain récemment assassiné afin de profiter de ses conseils ; ou encore un livreur UPS à la recherche de la mère de son fils de deux ans après que celle-ci a disparu en Louisiane lors du passage de l’ouragan Katrina…

Ce recueil de nouvelles est très particulier, du moins sa lecture l’a été pour moi. J’adore les nouvelles en général et découvrir un nouvel auteur qui en écrit me plaît toujours beaucoup. Surtout quand il est talentueux. Et c’est le cas d’Adam Johnson.

Les nouvelles de ce recueil sont loin d’être joyeuses, mais elles sont écrites avec un talent certain, c’est indéniable. Il y a quelque chose dans la plume de Johnson qui va puiser au fin fond de l’être humain, dans les éléments les plus déstabilisants et dérangeants. Il y est beaucoup question de couples qui se déchirent, de vie de famille malheureuse, de la maladie qui prend possession de toutes les infimes parties de la vie, de pauvreté, de catastrophes à petite et grande échelle, de l’humain en général et de sa propension à réfléchir à la mort. Ce sont des nouvelles qui abordent la détresse, où les personnages tentent de s’adapter à de nouvelles situations difficiles.

« Dans la vie, beaucoup de décisions importantes sont prises à notre place. »

Le recueil contient six longues nouvelles, ou novellas. Voici un petit récapitulatif de chacune des histoires:

Nirvana
Cette histoire douce-amère, entre émerveillement, maladie et technologie, nous présente un homme dont la femme est clouée au lit, paralysée et sans aucune sensation. Ayant une peur terrible qu’elle se suicide, il cherche refuge dans la technologie en créant un programme permettant de converser avec le défunt Président du pays. Une nouvelle à la fois triste et troublante qui parle du quotidien et d’une vie de couple complètement chamboulée, où la musique de Nirvana et surtout, Kurt Cobain, tient une très grande place.

Ouragans anonymes
Nonc vit dans sa camionnette UPS avec son fils de deux ans, depuis le passage de l’ouragan Katrina et la disparition de la mère de son fils qui s’est volatilisée. Nonc la cherche, tout en tâchant de s’occuper de son fils « en attendant » et de livrer ses paquets dans un monde dévasté, rempli de détritus. Entre les poubelles des uns et le dénuement des autres, quelques minuscules lueurs d’espoir et de lumière.

Le saviez-vous?
Une femme raconte l’année de sa maladie, sa chimio et  ses traitements. Elle parle de sa famille, en observatrice extérieure, de leur façon de se comporter depuis l’annonce de sa maladie. Sa plus jeune fille est passée par une phase « Le saviez-vous? », alors qu’elle annonçait toujours, au détour d’une conversation, un fait étonnant, précédé de la fameuse phrase. Ici, elle est reprise par sa mère dans sa façon de raconter. Une histoire amère, qui parle de la vie familiale, la vie de couple et la relation difficile entre deux écrivains.

George Orwell était un de mes amis
Un ancien directeur de prison délaissé par sa femme et sa fille, reçoit d’étrange colis. Parallèlement, il confronte de nombreuses personnes qui sont passées par la prison qu’il dirigeait: d’anciens détenus, des collègues ou alors des guides lors de visites scolaires, depuis que la prison est devenue un lieu de mémoire. Il vit complètement en décalage avec ce qui se passe autour de lui. Cette nouvelle est sans doute l’une des plus dérangeante du recueil, avec la suivante, Prairie obscure.

Prairie obscure
Cette histoire met en scène un homme qui tente désespérément de contrer ses pulsions. Il a créé une affaire de dépannage informatique où il tente de « lutter » contre le fléau de la pornographie infantile. Sa façon de confronter les utilisateurs de ces photos illégales ou de s’occuper de ses petites voisines laissées à elles-mêmes, agissent comme une sorte de catharsis chez lui. Nouvelle troublante…

La chance vous sourit
Dans cette nouvelle qui donne son titre au recueil, deux hommes qui ont fuit la Corée du Nord, tentent de se reconstruire une vie à Séoul. Les choses ne sont pas faciles, car au-delà de ce qu’ils ont vécu, ils essaient de faire une croix sur le passé pour tenter de vivre une vie nouvelle dans un endroit beaucoup plus libre que ce qu’ils connaissaient. Le changement demande une grande dose de courage et d’adaptation.

Comme vous le constatez avec les résumés, les sujets sont assez sombres, très peu joyeux. Je reconnais totalement le talent de l’auteur pour écrire. Les nouvelles sont marquantes et abordent des sujets difficiles, des situations particulières qui présentent toutes une gamme d’émotions différentes. L’auteur pousse plus loin en instaurant à la fois un malaise chez le lecteur et un sentiment de tristesse. Il faut avoir une plume particulièrement convaincante pour réussir à écrire de cette façon.

« Les choses les plus vitales, on les cache à tout le monde y compris à soi-même. »

Les sujets abordés sont souvent très dur. La maladie, l’éclatement du couple, la détresse et une certaine forme de violence que les personnages s’infligent moralement. Je n’ai pas trouvé cette lecture « facile » à cause des sujets abordés, mais je dois dire que j’ai été souvent fascinée par la gravité des thèmes et surtout par la façon dont l’auteur les aborde. D’une façon dont on ne s’y attend pas. C’est sans doute ce qui fait le talent de l’auteur. Sa plume est dérangeante.

Dans l’ensemble, j’ai bien aimé cette lecture justement à cause de ce que l’auteur réussit à instiller au lecteur. Ce petit malaise et cette fenêtre immense ouverte sur la vie privée des personnages. C’est assez troublant. Les thèmes par contre, ne sont pas forcément ceux que j’aime particulièrement lire. C’est assez sombre et peu positif. Les histoires sont dramatiques, les personnages subissent toutes une série de malheurs auxquels ils doivent faire face. Son traitement du genre humain est particulièrement frappant de justesse.

« Nonc se demande si c’est vraiment possible, qu’il n’y ait aucune trace de l’existence d’une personne. Peut-être bien que oui si ta vie est suffisamment merdique, si tu vis complètement à la marge. »

Ce n’est donc pas un recueil de nouvelles très confortable. Il est dérangeant. Les personnages d’Adam Johnson nous sont assez antipathiques et ce qu’il nous raconte est troublant. J’ai aimé cette lecture pour ces raisons, même si les thèmes me rejoignent moins. Les nouvelles sont très urbaines, un peu trop à mon goût. C’est un portrait au vitriol où la beauté et la nature brillent par leur absence.

Adam Johnson a une plume particulièrement aiguisée, qui réussit à faire ressortir le côté sombre et peu avenant de l’être humain. Pour ces raisons, ces six histoires sont assez difficiles à oublier. Le titre du recueil, d’ailleurs, est plutôt ironique. Parfois, il est bon de sortir de sa zone de confort. C’est ce que nous offre ici Adam Johnson, avec beaucoup de talent.

La chance vous sourit, Adam Johnson, Éditions Albin Michel, 320 pages, 2020