Sauvage

SauvageÀ dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : «ne jamais perdre la maison de vue», «ne jamais rentrer avec les mains sales» et surtout «ne jamais faire saigner un humain». Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Sauvage m’a tout de suite attirée, à cause de son titre, de sa splendide couverture et de son thème: l’Alaska, les mushers et la neige. Un livre pour moi, avant même de l’avoir ouvert. J’avoue aussi que le petit mot signé John Irving sur la quatrième de couverture, faisant référence aux sœurs Brontë et à Stephen King m’a grandement intriguée. En plus, il s’agit d’un premier roman. La barre était très haute. C’est donc avec beaucoup d’attentes et l’envie de plonger dans quelque chose de différent que j’ai commencé ma lecture.

Tracy vit avec sa famille en Alaska. Ils ont un chenil et participent à des courses de traîneaux à chiens, dont la célèbre Iditarod. Cependant, tout a changé depuis la mort de sa mère. Le père de Tracy et de Scott a cessé de courir. Ils ont beaucoup moins de chiens qu’avant. Tracy se fait virer de l’école, se bagarre avec les autres, tente de retrouver sa place depuis la mort de sa mère avec qui elle partageait de nombreux secrets.

« Avant , je pouvais tout lui dire. Je lui faisais part d’un problème, il me disait comment le résoudre. Il y avait pas de secrets entre nous. Et puis il y a eu un truc que j’ai pas pu lui dire. Le problème quand on a un secret c’est qu’on en a vite deux. Puis trois, puis tellement qu’on finit par avoir l’impression que tout risque de se déverser sitôt qu’on ouvre la bouche. »

Sa vie est un peu compliquée, alors que celle de Scott, son jeune frère, est un long fleuve tranquille: il lit et dessine la plupart du temps. Tracy, elle, est le genre de fille à passer tout son temps dehors. Elle a besoin d’être dans la nature, de sortir courir, chasser, trapper. C’est vital pour elle.

« Il y a de la satisfaction à courir vite. Quand vous courez vous allez quelque part, mais vous laissez aussi un autre lieu derrière vous. Il y a cette sensation qui se pose sur vous comme une couverture. Elle vient se draper autour de votre esprit et fait taire vos pensées, de sorte que vous pouvez cesser d’écouter les voix qui parlent dans votre tête… »

Elle se passionne pour la trappe et la chasse, pose ses pièges et s’occupe des chiens. Elle lit et relit sans cesse le même récit de survie d’un certain Peter Kleinhaus, Je suis fichu. Elle tente de créer des liens avec certaines personnes – Jesse et Helen – alors qu’elle essaie de protéger ses secrets qui pèsent lourds pour elle…

Il faut savoir avant de lire ce livre, que cette histoire n’est probablement pas ce à quoi vous vous attendez. C’est encore meilleur. Il est toutefois important de ne pas oublier la comparaison avec Stephen King en quatrième de couverture. Parce que Sauvage flirte avec le fantastique. Et que ce qui s’y trouve est étonnant. Le roman a un côté étrange et dérangeant, sanglant par moments, mais toujours surprenant. J’ai adoré parce que l’auteure est inventive. Elle s’approprie certains aspects fantastiques pour en faire une histoire originale.

« Flocons amples, alanguis, pas de vent, le jour tout silencieux autour de moi en dehors du bruit de l’eau qui file sur les galets. Ce genre de silence qui vous pousse à entrer en vous-même, et vous prenez conscience de votre propre respiration, et les pensées qui d’ordinaire fusent et rebondissent dans votre tête, s’apaisent. »

L’histoire a tout du meilleur roman de nature writing: les grands espaces, la neige, le froid, l’hiver où se déroule l’essentiel du livre. La chasse et la trappe. Les courses de traîneaux. La famille peine par moments à joindre les deux bouts. Il y a un petit côté sombre chez chacun des personnages. Outre Tracy, Scott et leur père, il y a l’ombre de la mère de Tracy qui survole constamment le roman, même si elle est décédée. La jeune fille nous la raconte à travers ses souvenirs et les points qu’elles ont en commun. Il y a l’inconnu, que Tracy est persuadée d’avoir blessé puis il y a aussi l’arrivée inopinée de Jesse qui loue le petit cabanon de la famille et aide au chenil. C’est un personnage fascinant, que j’ai énormément apprécié. L’auteur en profite pour aborder certains thèmes importants avec ce personnage.

Jamey Bradbury réussi avec Sauvage, à créer un univers totalement prenant, où plane à la fois un certain mystère et quelque chose d’un peu inquiétant. On ne sait pas trop où l’auteure nous mène. On ne sait pas vraiment ce que l’on va découvrir à travers les pages. Il y a un côté à la fois sauvage et sanglant dans ce livre que j’ai trouvé totalement fascinant. C’est un roman très visuel, fort en images, que ce soit dans sa descriptions des lieux ou de ses personnages. Tracy est une jeune fille solide et sauvage, que j’imagine aisément filer comme le vent à travers les bois, chasser, courir dehors et ne vivre que pour ces moments passés en extérieur. Les autres personnages sont aussi très complets. Ils sont riches et on se les imagine aisément. J’ai vraiment aimé l’arrivée de Jesse. La façon dont l’auteur donne vie à des personnages différents qui vivent des problématiques particulières est très intéressante.

J’aurais aimé en savoir un peu plus sur Jesse, surtout à la fin du roman. Une fin qui est logique, vu le personnage plein d’énergie qu’est Tracy, quoique un brin trop brusque. J’ai donc frôlé le coup de cœur avec ce roman. Ce fut pour moi, une excellente lecture.

Sauvage c’est la nature, enneigée et glaciale, une meute de chiens de traîneaux, des mushers, une jeune fille sauvage qui fonce au fond des bois pour calmer le vide qu’il y a en elle. Une histoire un brin fantastique, une variation intelligente, ingénieuse et étonnante sur un thème connu, réinventé ici à la manière du nature writing. Et c’est vraiment très bon. J’ai passé un excellent moment en Alaska auprès de Tracy.

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. »

Une auteure à découvrir assurément!

Sauvage, Jamey Bradbury, éditions Gallmeister, 320 pages, 2019

Au bord de la terre glacée

Au bord de la terre glacée (2)Hiver 1885. Les terres de l’Alaska demeurent inexplorées. Le colonel Allen Forrester, héros de guerre décoré, remonte la Wolverine River pour en cartographier les abords. Il consigne son expédition dans un journal à l’intention de sa femme Sophie, dans l’espoir qu’elle puisse le lire s’il ne revenait pas. Sophie est restée à Vancouver après avoir découvert qu’elle était enceinte. Elle vivra seule sa grossesse, au sein d’une société peu apte à lui reconnaître la liberté à laquelle elle aspire. C’est l’art naissant de la photographie qui lui permettra de s’émanciper et de célébrer la beauté de la vie sauvage qui l’entoure. Au cours de cette année fatidique, Allen et Sophie seront, chacun à leur manière, confrontés à la nature grandiose et cruelle. Les épreuves qu’ils surmonteront changeront leurs vies et ce qu’ils sont à jamais.

Quel plaisir j’ai eu à lire ce roman! Je ne m’attendais pas du tout à une construction de ce genre et j’ai été agréablement surprise. C’est un bon pavé qui se lit extrêmement bien. Il y a beaucoup de choses qui m’ont interpellée dans le livre.

Tout d’abord la construction du roman est vraiment passionnante. En avançant dans le livre on comprend rapidement la façon dont l’histoire est présentée. Il y a d’abord Walt qui écrit une lettre à un musée d’Alpine en Alaska, envoyant des documents et articles historiques. S’ensuit une correspondance entre lui et le conservateur du musée, Josh. Leur sujet de conversation et les documents qu’ils s’échangent ont tous le même point commun: raconter l’histoire du colonel Allen Forrester et son groupe, partis explorer et cartographier la région entourant la rivière Wolverine; ainsi que la vie de la femme de Forrester, Sophie, la grand-tante de Walt, restée dans les baraquements de l’armée.

Le roman est un patchwork fascinant: correspondance, articles de journaux, reproduction de photographies d’époque, cartes, rapports militaires, journaux intimes, journal de route, dessins et croquis, extraits d’ouvrages médicaux, carte de Noël, publicités, citations et relevés d’expédition. Deux correspondances se détachent du lot: celle de Sophie et Allen, dont les lettres prennent des mois à parvenir à l’un et à l’autre, quand elles arrivent; et celle de Josh et Walt dont l’amitié se développe au fil des pages et de leur intérêt pour l’histoire. Ils finissent par se raconter peu à peu et on apprend à les connaître tout autant que le colonel et sa femme.

L’expédition que commande le colonel Forrester est mise en place afin de cartographier les lieux, mais aussi de recueillir des informations importantes sur les peuples autochtones qui y vivent, afin de faire face à d’éventuels conflits. Sophie devait être du voyage, mais puisqu’elle est tombée enceinte, elle est confinée à rester sur la terre ferme… avec une longue liste de choses à ne pas faire vu sa condition et la façon dont le médecin aborde la grossesse à cette époque.

Je l’avoue, j’ai d’abord eu peur que les parties du roman consacrées à Sophie ne parlent que de grossesse et d’enfants. Ça ne m’intéresse pas beaucoup. Mais c’est mal appréhender le personnage. Sophie est une femme étonnante pour son époque et c’est d’ailleurs pour cela que le colonel Forrester s’est intéressé à elle. Elle est parfois assez drôle également, avec une ouverture d’esprit qui ne cadre pas avec son temps.

« Comme la cabane en rondins est nichée au milieu des sapins, j’y ai plus l’impression d’être dans une forêt que dans un fort militaire. Elle est pleine de courants d’air et toute de guingois, c’est vrai, mais modeste, retirée, et elle me convient tout à fait. »

Laissée à la maison, on a l’impression qu’elle va tourner en rond ou participer à des mondanités avec les autres femmes des officiers de l’armée. On en est bien loin! Sophie ne s’intéresse aucunement aux mondanités. Elle suscite les commérages, on la juge pour son goût de la nature et du plein air, et pour sa naissante passion pour la lumière et la photo. Elle préfère grimper aux arbres, observer les oiseaux et dépenser son argent en matériel photographique plutôt que coudre au coin du feu et gérer le ménage familial. Grâce à elle, les parties du livre qui ne parlent pas de l’expédition de son mari deviennent des textes naturalistes fascinants et des notes sur l’ornithologie. La photographie qui en est à ses débuts, prend rapidement beaucoup de place dans sa vie. Et c’est passionnant, autant que les portions du roman qui abordent l’expédition de son mari.

« Je veux croire en quelque chose de mystérieux, de joyeux, de surprenant, même si à la fin cette chose me réserve une désillusion. »

Il y a naturellement tout le côté fascinant d’une expédition: le transport, les rivières, la nature plus grande que tout, les rencontres avec des amérindiens, le froid glacial, les animaux, la chasse pour se nourrir, les difficultés aussi. Et elles sont nombreuses.

On aborde beaucoup les liens entre les blancs et les autochtones dans le livre, puisqu’ils sont aussi très importants dans l’expédition. Certains aident Allen et ses compagnons alors que d’autres rencontres leur sont incompréhensibles. Il y a le personnage mystérieux du vieil homme que les tribus connaissent et qui effraie particulièrement l’expédition. Pendant le voyage, les croyances et les légendes issues des peuples autochtones hantent chacun des pas des explorateurs. La mort n’est jamais loin, les esprits non plus. Les légendes vibrent dans chaque découverte, le monde humain, animal et végétal n’a plus de frontières.

Le livre comporte quelques photographies et des extraits en rapport aux liens entre blancs et amérindiens. Les lettres de Josh, né sur place, sont aussi éclairantes sur cette question. Ce personnage est à la fois intéressant et marginal, tout en étant d’une douceur et d’une gentillesse incroyable. J’ai adoré sa correspondance avec Walt, qui sert à donner un nouvel angle à l’histoire de Sophie et Allen.

« C’est ainsi que les hommes sont. Nous sommes complexes, brouillons, magnifiques. »

Il y a un côté parfois presque poétique dans le roman, lorsque Sophie découvre la photographie et le pouvoir de la lumière, parle de l’art et de son père ou quand Allen est confronté à des choses qu’il ne peut même pas expliquer.

« Je pense beaucoup à la lumière, à la manière dont elle se concentrait dans les gouttes de pluie ce matin où j’étais folle de bonheur, et cette façon inattendue qu’elle a de changer et se déplacer, de sorte que la maison est parfois sombre et fraîche, et la seconde d’après emplie de rayons dorés.
Père évoquait une lumière d’avant les étoiles, une lumière divine toujours évanescente mais presque toujours présente aux yeux de ceux qui savent la voir. Elle entre et elle sort des âmes des vivants et des morts, se replie dans les coins silencieux de la forêt et, à l’occasion, se révèle dans les rares véritables œuvres d’art. »

Ce roman à plusieurs voix nous fait découvrir une panoplie de personnages, il nous amène à aborder l’histoire des Forrester avec la même fascination que Josh peut avoir pour les papiers racontant la fabuleuse aventure que Walt lui fait parvenir au musée. Le récit se croise et s’entrecroise beaucoup. Les liens entre les personnages se tissent doucement au fil des pages, les époques se rencontrent. C’est sans doute ce qui fait la plus grande force du roman et qui donne à sa lecture son côté si passionnant!

Une excellente découverte et une très bonne lecture que j’ai eu grand plaisir à lire. Je l’ai d’ailleurs étirée un peu pour rester le plus longtemps possible dans ce roman où j’avais l’impression qu’à chaque moment, je découvrais de nouvelles choses.

Une lecture que je conseille fortement!

À noter que l’auteure s’inspire de l’expédition de Henry Tureman Allen, qui a exploré les rivières Copper, Tanana et Koyukuk en Alaska, dont certains ont comparé le périple à l’expédition de Lewis et Clark.

Au bord de la terre glacée, Eowyn Ivey, éditions 10-18, 534 pages, 2018

Un dimanche soir en Alaska

un dimanche soir en alaskaQuelques baraques bancales posées sur un monde en sursis. Aux confins de l’Amérique et des glaces, le petit village indigène de Salmon Bay vit ses derniers instants. Bientôt, le littoral cédera, la baie l’engloutira. En attendant la barge chargée de les mener au nouveau site, les habitants disent adieu à la terre – cette terre où plane l’esprit des ancêtres, cette boue où les petites filles dessinent des histoires… Adieu à la toundra pelée, à la station de radio locale où Jo-Jo, le DJ, passe sans fin des vieux disques, aux chemins de planches et aux mélopées yupik… Tyler, le premier esquimau de la planète allergique au froid, Dennis dit « l’Embrouille », Angelic, Panika, Josh, Junior et les autres – tous sentent pourtant que Salmon Bay n’a pas dit son dernier mot. Avant la grande traversée, pour le meilleur peut-être, le village leur réserve un cataclysmique chant du départ…

Ce roman a toute sa place dans la section « nature writing » et ce fut une belle surprise de le découvrir.

Un dimanche soir en Alaska raconte un sujet encore rarement abordé dans la littérature: les réfugiés climatiques. Avec les ouragans dont on entend parler de plus en plus, les tempêtes, les inondations, les canicules intenses, ce roman est tout à fait d’actualité.

L’auteur raconte la vie d’un petit village, Salmon Bay, où les gens seront bientôt délocalisés. L’île s’érode à cause de la fonte des glaces et une barge est en route pour déménager tout le monde. Une poignée de militaires et de représentants du gouvernement viennent de débarquer sur l’île sans trop se soucier des populations présentes, dont la plupart sont issues des tribus amérindiennes, avec leur culture, leurs valeurs, que les « blancs » ne comprennent pas forcément. C’est la rencontre – et la confrontation – de deux mondes.

La construction du roman m’a d’abord déstabilisée. On suit plusieurs personnages en alternance et à chacun, il arrive quelque chose qui aura de lourdes conséquences sur le reste de l’histoire. La vie alaskienne dans ce petit village est dure, pauvre, avec les problèmes inhérents à la solitude et au fait que tout coûte cher, que l’approvisionnement est difficile, que l’alcool quoique interdit, circule sous le manteau. Mais la population du village, entre les traditions ancestrales et les jeunes qui aspirent à la vie contemporaine, présente un portrait malgré tout très soudé d’une communauté.

C’est vraiment un roman intéressant que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je le conseille. J’avais aussi beaucoup aimé Le présage du corbeau du même auteur, qui aborde le thème des croyances et des Inuits, sur fond d’apocalypse.

Les deux romans sont à découvrir, Don Rearden a le don de raconter des histoires. C’est un auteur que j’apprécie et j’espère qu’on pourra le lire à nouveau bientôt. J’ai vu qu’il avait écrit Never Quit, pas encore disponible en français, sur un héros de guerre entraîné en Alaska. J’espère qu’il sera éventuellement traduit.

Les romans de Don Rearden parlent bien souvent de sujets qui m’interpellent: la nature, les amérindiens, un monde frappé par les changements climatiques ainsi que les croyances. C’est du moins le cas pour ses deux premiers, dont Un dimanche soir en Alaska. Une très bonne lecture!

Un dimanche soir en Alaska, Don Rearden, Fleuve éditions, 416 pages, 2015