Tess dans la tête de William

Tess dans la tête de William

Il a fermé et fixé les volets. Il a pris son sac, son carnet, sa plume, son chapeau mou. Il est parti. Il n’a pas dormi devant la maison comme il aurait voulu le faire une dernière fois. Il a marché jusqu’à la côte, pas très loin, jusqu’aux falaises incrustées de fossiles, jusqu’à la plage où la calcite blanche trace dans le mudstone des signes cabalistiques. Anciens récifs d’archéocyathes, prés sous-marins de crinoïdes, tous ces petits morts pétrifiés dans le roc de L’Anse-Amour. Il a mis ses mains dans l’eau jusqu’à ne plus les sentir, jusqu’à les couper, les brûler, le froid répandu partout, la tête engourdie, le sang figé. Il a crié: «Tess!», il me l’a dit.. Il a crié: «Tess!», a mis ses mains dans ses cheveux.

Tess dans la tête de William est une suite symbolique à Inlandsis suivi de Comment dire que j’ai lu tout récemment. Si le premier était un recueil de poésie, le second est plutôt un récit. Poétique, tout de même.

Dans le premier livre, le recueil de poésie, le lecteur est en quelque sorte à l’intérieur de l’univers du personnage, dans sa tête. Ici, on voit ce qui se passe en lui, dans la tête de William, mais en étant un spectateur extérieur. Le point de vue était différent dans le recueil de poésie.

Tess dans la tête de William nous fait voyager dans différents endroits. C’est aussi là qu’on voit les réactions de William et ce qu’il est. C’est un récit dans lequel on ressent un très profond mal de vivre du personnage principal. Dans sa tête tout est brisé, fragmenté, gelé. Il a parfois besoin de répit pour ne pas éclater. Pour chasser les personnages qui le tourmentent, qui sont en lui. Il s’agit donc d’un récit noir, dramatique et très psychologique.

« Je suis assis sur le pas de la porte et je regarde. Le ciel et la terre se confondent dans le brouillard. Plus rien n’a d’épaisseur. Ni mon arbre, fin squelette flou, ni mon corps, aussi inconsistant en ce moment que mon esprit fou. J’ai peur. Être ainsi déserté de moi-même, tout connu anéanti d’un coup. Un seul cri dans ma tête perdue: « William! » Comme si je me cherchais. Comme si de dire mon nom allait me rendre un semblant de réalité. J’ai peur, l’ai-je dit? Je ne peux pas suivre le fil d’un raisonnement, tout est effiloché, vaporeux. »

Dans Inlandsis, les lieux étaient fortement représentés à travers des mots très imagés. Le point de vue était différent, l’histoire n’était pas non plus la même, mais tout est connecté. Comme si tout avait une forme, une épaisseur. Que l’histoire vivait dans la noirceur et à travers elle.

Inlandsis suivi de Comment dire provoquait de nombreuses images pour alimenter notre imaginaire. Tess dans la tête de William éclaire énormément la lecture de Inlandsis, un peu comme un projecteur qui mettrait en lumière tant les différences entre les deux textes que leurs similitudes. L’histoire de William est moins ancrée dans l’imaginaire, dans la poésie, beaucoup plus dans le monde réel. Les deux pieds rivés au sol, il vit pleinement une grande souffrance. C’est le récit d’un personnage principal qui perd pied et tente de se relever. C’est une histoire de mal de vivre, de fuite, de désespoir.

Il y a, malgré la détresse, une belle poésie dans les mots de Marie-Claire Corbeil qui a une plume exceptionnelle. En peu de mots, elle crée un univers violent, fort, puissant. Quelque chose gruge William, une douleur qui forme des liens entre la poésie découverte dans Inlandsis et le récit de William. Par exemple, certaines images du premier livre, comme cette falaise érodée, est en quelque sorte mise en mots, incarnée dans ce que vit William, terrassé, glacé, seul. Le message est très fort.

« Je ne suis pas malade, je délire à froid. Je suis en danger. Plus que troublé: effrité, pulvérisé. Pourtant, je lutte, je m’agrippe, mais je tombe dans l’abîme de moi. J’ai peur. Je tombe longtemps et tout remonte: l’enfance, Tess, les amis, les refus, les blessures. Quand c’est fini, je suis quasiment mort. Je suis couché par terre, bête blessée, suffoquante, atterré de chagrin et heureux. Pourquoi heureux? J’ai peur! C’est comme un cri d’amour en moi. Je suis perdu. »

J’ai bien aimé ce second livre. Au début je me demandais si c’était une bonne idée de le lire tout de suite après Inlandsis. Au début le texte me semblait peut-être un peu lourd, le sujet n’étant pas forcément joyeux. Cependant, plus on avance, plus Tess dans la tête de William est éclairant et finalement, je suis content de les avoir lu rapprochés.

Une auteure qui a été une bonne rencontre littéraire pour moi, car la plume de Marie-Claire Corbeil est particulière et exceptionnelle.

Mon billet sur Inlandsis suivi de Comment dire, premier titre symbolique de ce diptyque.

Tess dans la tête de William, Marie-Claire Corbeil, éditions Triptyque, 92 pages, 1999

Deux poids deux langues

Deux poids deux languesEn 1763, la Grande-Bretagne prend possession du Canada. Après une période d’accommodation marquée par la volonté de certains d’assimiler les Canadiens français, ces derniers se regroupent pour faire reconnaître leur langue. Commence alors une longue histoire au cours de laquelle différentes conceptions de la dualité linguistique se succéderont. Serge Dupuis souligne l’inégalité des rapports de force entre le français et l’anglais, puis les efforts déployés par l’État fédéral, le Québec et les autres provinces pour rétablir une certaine équité ou, dans les moments malheureux, marginaliser la langue de la minorité. Cette synthèse suit l’évolution du bilinguisme franco-anglais au Canada, de la Conquête jusqu’à nos jours, en mettant de l’avant les tendances qui se sont imposées et les événements marquants.

Deux poids deux langues est un ouvrage hyper intéressant. Un livre qui devrait être lu d’ailleurs par tout francophone ou anglophone au pays, afin de mieux comprendre la réalité de chacun. Souvent, un livre de ce genre qui compile beaucoup de faits et tente d’expliquer une dualité compliquée, est trop didactique, plus complexe à lire. Sauf que ce livre-ci est vraiment bien fait. L’écriture est plus « libre », moins compacte et très accessible à un grand public.

Deux poids deux langues raconte notre histoire passée et présente, afin de mieux anticiper l’avenir des langues du Canada. Le propos capte rapidement notre intérêt puisqu’il parle de nous, d’une nation qui se bat depuis 1763, pour faire reconnaître la langue, les droits et la culture française de tout les canadiens. Cet ouvrage traite de la question linguistique au pays, à travers certains événements de l’histoire entre les francophones et les anglophones. Le livre touche à de nombreux thèmes, allant de la politique à la religion, en passant par la culture et l’éducation. En tant que québécois francophone, ce livre m’a permis de réaliser tout le travail fait par les francophones afin que leur langue soit reconnue. La langue anglaise a longtemps été la langue officielle, jusqu’à la reconnaissance (parfois très fragmentaire) du bilinguisme.

À travers les différents gouvernements qui ont été au pouvoir, on perçoit les façons différentes d’aborder la dualité linguistique. Certains ont été plus ouverts, plus conscients de l’importance du français au pays, alors que d’autres gouvernements ont plutôt fait reculer la question linguistique, considérant que le français n’est pas un enjeu très important. On comprend mieux pourquoi certains gouvernements ont tenté d’assimiler les francophones, alors que d’autres ont voulu travailler pour la reconnaissance du français.

Ce qui est déplorable, ce sont les façons de faire des différents paliers du gouvernement afin de limiter la présence francophone. En octroyant des « droits » aux francophones, mais en leur laissant une très mince marche de manœuvre pour être reconnus, il n’a jamais été simple de réussir à faire valoir les communautés francophones, surtout hors Québec. Les politiques d’immigration, en faisant beaucoup de place aux anglophones dans les autres provinces et en limitant l’arrivée des francophones dans les lieux où le français est déjà utilisé, fait diminuer le pourcentage de francophones dans les autres provinces et rend plus difficile pour ces communautés d’avoir des services en français. Les promesses de services d’éducation en français pour les communautés ne vivant pas au Québec n’ont pas souvent été réalisées. Ou alors, il y a un grand manque de cohérence dans leur application, si bien que pour ces communautés il est difficile de recevoir des services dans leur langue.

« En Nouvelle-Écosse, la province forme en 1996 un conseil scolaire provincial pour gérer les écoles acadiennes, mais le paragraphe 11 de l’Education Act réserve au ministre de l’Éducation la décision d’aménager ou de construire une école de langue française. En principe, le ministre accepte la construction de cinq écoles secondaires homogènes de langue française, mais il ne lance aucun chantier après trois ans. En arrivant au pouvoir en juillet 1999, les progressistes-conservateurs annulent ces projets, ce qui pousse les parents acadiens à recourir aux tribunaux. La cause entendue à la Cour suprême provinciale amène le juge Arthur LeBlanc à invalider la décision d’Halifax en avançant l’urgence d’agir pour contrer un taux d’assimilation devenu « inquiétant » chez les jeunes Acadiens. »

Je trouve triste que le Québec, qui a remporté certaines victoires au niveau de la langue, ait oublié les francophones hors Québec. On les a en quelque sorte laisser tomber. Avec le poids démographique francophone du Québec, on pourrait soutenir les francophones du reste du pays. On sent dans ce livre que pour les provinces, le bilinguisme officiel du pays ne leur facilite pas la tâche. Que ce serait beaucoup plus simple pour eux de n’avoir qu’à se soucier d’une seule langue: l’anglais. Un peu comme si les francophones étaient un poids pour le reste du pays.

Dans le livre, la politique tient une place importante. On apprend beaucoup de choses de ceux qui ont précédés notre gouvernement actuel. On réalise que la cause francophone a souvent été reléguée aux oubliettes. L’éducation et le droit à être servi en français en dehors du Québec est encore aujourd’hui une lutte pour les francophones qu’on tente d’assimiler.

Il est intéressant aussi de constater que l’éducation en français est parfois vu comme une richesse pour des familles anglophones du reste du pays et que si les gouvernements avaient souhaité promouvoir la langue française autant que la langue anglaise, il y aurait eu une belle possibilité de rendre les deux langues réellement accessibles pour tous et d’en faire un plus pour les citoyens. Dans les faits, le bilinguisme du Canada n’est pas vraiment ce qu’il devrait être. Cette idée fonctionne bien sur papier, mais très peu dans son application au quotidien avec les politiques en cours. La vulnérabilité des francophones hors Québec est très grande.

Deux poids deux langues est un essai très intéressant puisqu’il permet un éclairage à la fois pertinent et suffisamment abordable pour captiver le grand public. J’ai vraiment apprécié l’ensemble de cet essai, mais certaines parties ou anecdotes m’ont particulièrement intéressé. J’ai aimé mieux comprendre, au début du livre, pourquoi dans les différentes régions du Québec le français parlé peut être si différent. La langue étant une richesse qui s’est développée de différentes façons, en lien avec les lieux d’origine ou les contacts plus ou moins prolongés avec les Premières Nations.

On réalise également rapidement que le pays n’a pas connu qu’une guerre de langues mais également une guerre de religion. Il a fallu l’arrivée d’immigrants Irlandais, catholiques parlant anglais, pour que la religion catholique soit mieux acceptée, précédemment associée qu’aux francophones.

L’ouvrage, Deux poids deux langues, parle de dualité linguistique. Le livre aborde les conflits entre francophones et anglophones, mais vers la fin du livre, l’auteur aborde les langues des Premières Nations. Cette portion m’a particulièrement intéressé. J’aurais aimé en savoir plus, même si ce sujet n’était pas à la base le thème principal du livre. Avec l’utilisation des deux langues reconnues, l’anglais et le français, les langues amérindiennes sont passées à la trappe. Nous avions une soixantaine de langues parlées au pays, dont plusieurs sont disparues. Aujourd’hui, quelques initiatives sont faites pour tenter de sauver les langues toujours existantes, mais plusieurs disparaîtrons sans doute au cours des années à venir, le nombre de locuteurs ayant chuté malencontreusement, puisque ces langues ne sont pas valorisées. C’est d’une grande tristesse, puisqu’à la base, la terre sur laquelle nous vivons aujourd’hui avait une grande richesse linguistique que nous sommes en train de perdre. Les langues des Premières Nations devraient être reconnues et protégées.

Deux poids deux langues est un ouvrage passionnant, qui m’a permis de prendre encore plus conscience de la fragilité de la langue française au pays. Peu de lois existent pour protéger la langue, laissant souvent le libre choix aux provinces de faire (ou non) des démarches et des actions pour protéger les francophones et leur permettre de faire connaître leur culture, leur histoire et leur langue.

« Plus qu’un mode de communication, la langue et sa culture se transforment progressivement en arme pour résister à la domination britannique et promouvoir la reconnaissance des Canadiens français. »

Cet ouvrage nous permet d’ouvrir les yeux sur les combats faits pour protéger le français au pays et la façon dont les lois, les politiques gouvernementales ont abordé la question. J’ai appris à connaître le travail ou l’indifférence des gouvernements qui ont été en place dans le passé et le livre m’a permis de mieux comprendre une réalité dont on parle assez peu, la réalité des francophones hors Québec. Notre province a une place importante dans l’histoire francophone du pays, mais apprendre à connaître ce qui se passe dans les autres provinces aide à avoir encore plus envie de protéger notre langue. Elle est précieuse et unique, aussi importante que l’autre langue officielle du Canada.

L’ouvrage est complété par des tableaux explicatifs des pourcentages concernant l’utilisation des langues au pays. Les chiffes sont frappants parce qu’on réalise que partout ailleurs qu’au Québec, le nombre de francophones a chuté dramatiquement. Quelques photos accompagnent aussi parfois le texte.

Un ouvrage à lire si la dualité linguistique au pays vous parle. Un livre abordable et passionnant.

Deux poids deux langues. Brève histoire de la dualité linguistique au Canada, Serge Dupuis, éditions du Septentrion, 234 pages, 2019

Inlandsis suivi de Comment dire

Inlandsis suivi de comment dire

Ce recueil de poésie ne contenant aucun résumé (je n’en ai pas trouvé non plus chez l’éditeur), ma chronique commencera donc directement avec mon avis et mes impressions de lecture.

Le recueil de Marie-Claire Corbeil est un livre qui se lit en deux parties car il comporte en fait deux titres. Il s’agit d’une réédition de deux livres parus précédemment, séparément: Inlandsis et  Comment dire.

Inlandsis comporte trois chapitres. Le premier est Inlandsis, le second La ville et le troisième est intitulé Falaise. Cette première partie est une poésie sur chaque endroit. C’est une poésie tellement imagée que l’auteure nous fait voyager, elle nous amène à différents endroits et selon différents points de vue. Elle nous amène à voir littéralement ce qu’elle raconte, d’un angle différent. Inlandsis c’est la poésie et la vision d’un homme seul. Libre, mais isolé.

« Imaginez l’inlandsis: sol édenté, rongé par la brume, sol incertain, mer et terre confondues. Imaginez-le gris, oppressant, sans confins; bosselé, crevassé, hérissé de strastuggis. »

La ville, la seconde partie, nous amène à suivre une dizaine de personnes. Les lieux sont poussiéreux, sombre, les gens sont coincés dans leur monde, dans leur vision unique et isolée, même s’ils sont entourés.

« Ruelles poussiéreuses, murs rongés, gris. Des pans de lumière pâle tombent mollement jusqu’au sol. »

La troisième partie, Falaise, nous amène à adopter le point de vue de la falaise. Une maison y est dressée. L’eau tente de gruger et d’anéantir la falaise. La poésie nous apporte un point de vue unique, brumeux, différent.

« Les fenêtres scellées, le vide, la falaise noire, lustrée. La mer, la maison presque engloutie dans la mer et moi disparue, fondue dans les murs. »

Avec Comment dire, l’auteure crée un univers qui est très original et happant. Un univers particulier qui lui est propre. Dans ce texte, on a l’impression d’être plongé dans la vie intérieure d’un frère et d’une sœur. Ce sont des gens qui vivent intensément avec leurs émotions, le regard tellement collé sur ce qu’ils vivent qu’ils ne réalisent pas ce qui se déroule autour d’eux. C’est un regard sombre, principalement exprimé par la sœur, qui est aux prises avec plusieurs craintes et barrières qui se dressent autour d’elle et de ce qu’elle ressent. La sœur broie énormément de noir, elle est écorchée, coincée dans sa douleur, dans cette relation avec son frère qui suscite autant la colère que l’attente, l’espoir et l’amour fraternel, puissant et douloureux. Comment dire est un long travail de détachement, d’une sœur qui vit un chaos intérieur et doit apprendre à vivre pour elle-même, aussi.

« Il souffre, c’est sûr. Son ventre est déchiré, sa tête éclaboussée. Tout ce qu’il ingurgite, liquides, capsules, scrupules, hargne. Il ne sait plus quoi être. Tout s’éclipse. C’est un chaos. »

Inlandsis suivi de Comment dire est une poésie différente de ce que j’ai l’habitude de lire. L’auteure se démarque vraiment de ce que j’ai pu lire. Au lieu de nous amener à voir un seul moment ou un seul instant, à appréhender l’univers d’une seule personne ou ses émotions, elle nous amène à voir le monde d’une façon très déconcertante. À travers ses mots, elle décrit l’environnement qu’on imagine très bien et on adopte avec elle un point de vue unique, inhabituel. C’est ce qui en fait tout le plaisir de la lecture.

La plume de Marie-Claire Corbeil est très différente de ce qu’on lit normalement en poésie et cette originalité m’a plu. C’est à la fois déstabilisant et très surprenant. Une sorte de voyage. Un livre où l’art de l’image n’est jamais très loin. Elle nous fait ressentir l’atmosphère et les lieux. Cette lecture est vraiment très réjouissante pour quelqu’un qui aime la poésie et en lit beaucoup, justement parce que l’auteure écrit d’une façon différente.

Je découvre Marie-Claire Corbeil avec Inlandsis suivi de Comment dire et c’est une très belle découverte. Elle a une griffe bien à elle. Son monde est magique, pas au sens propre du terme, mais parce qu’il nous amène à adopter un point de vue particulier et nous offre une forme de « narration » qui est à la fois originale et surprenante. Elle nous pousse à faire travailler notre imagination et c’est vraiment un aspect que j’ai particulièrement apprécié. J’ai un autre ouvrage d’elle dans ma pile à lire, un récit qui se veut une sorte de suite symbolique à Inlandsis et intitulé Tess dans la tête de William. Je compte le lire sous peu.

Inlandsis suivi de Comment dire, Marie-Claire Corbeil, Éditions Triptyque, 117 pages, 2000

Un nouveau dans la ville

un nouveau dans la villeAu début de l’hiver, dans une petite ville, débarque un inconnu, quelconque à tout point de vue. Malgré son apparence, Justin Ward possède une grosse liasse de billets qu’il porte toujours sur lui. Ce n’est pas son statut d’étranger à la région qui attire l’attention (la tannerie voisine emploie des immigrés), mais bien son extrême réserve…

J’étais très content de pouvoir découvrir cette réédition du roman de Georges Simenon, Un nouveau dans la ville, puisque le roman est illustré en couleurs. Loustal a fait un très beau travail d’illustration avec ce livre.

L’histoire commence dans une petite ville loin de tout, au nord des États-Unis. Un patelin où tout le monde se connait et où un nouveau venu ne passe pas inaperçu, surtout quand il est si secret. Un homme que personne n’a vu entrer dans la ville apparaît alors comme par magie, créant un malaise au sein de cette petite communauté. Sans demander son chemin, bifurquant d’une rue à l’autre, il se dirige directement au Bar de Charlie.

L’étranger se montre très peu bavard. D’apparence plus ou moins soignée, mystérieux, il ne répond réellement jamais aux questions qui lui sont posées, esquivant les interrogations de tout le monde. Il laisse planer toutes sortes de doutes à son sujet. Est-il un ancien prisonnier évadé? Un meurtrier? Que fait-il dans la ville et combien de temps restera-t-il? Georges Simenon avec cette histoire, met en lumière le côté plus sombre des petites villes et villages, surtout à une certaine époque, où tout étranger qui ne se mêlait pas aux autres suscitait automatiquement de la méfiance et de la suspicion.

« Il se trouva installé dans la ville sans que personne l’eût vu arriver, et on en ressentit un malaise comparable à celui d’une famille qui apercevrait un inconnu dans un fauteuil de la salle commune sans que personne l’ait entendu entrer, ni que la porte se soit ouverte. »

Le comportement fuyard de l’homme, ses manières étranges et souvent désagréables, amènent certaines personnes de la ville à une forme de paranoïa, en particulier le propriétaire du Bar le Charlie, premier endroit où l’inconnu s’est dirigé. Charlie fera sa petite enquête tout au long du roman, afin de découvrir qui est réellement ce personnage bizarre qui a trouvé au bar son lieu de prédilection favori. Pour la communauté, dès l’arrivée du nouveau venu les lieux autrefois conviviaux se refroidissent considérablement, amenant une ambiance lourde et désagréable qui n’est pas très appréciée…

Un nouveau dans la ville est assurément un très beau roman illustré, très agréable à lire, avec des images de grande qualité qui représentent bien chaque moment clé du roman. Il s’agit d’un roman policier plutôt léger. Ce n’est pas sanglant du tout, l’intrigue étant axée sur le mystère de l’inconnu et sur l’enquête menée par les villageois. Ceux qui apprécient les histoires policières plus classiques devraient aimer, surtout avec les illustrations qui apportent un plus à la lecture.

L’histoire tourne donc autour du mystère de l’inconnu, des questions que les habitants de la ville se posent à son sujet. Le mystère est bien mené et comme lecteur, on se pose aussi beaucoup de questions sur l’homme. On suit les commérages et la paranoïa des habitants afin de percer, nous aussi, le mystère de l’inconnu.

Ce roman policier de Georges Simenon est paru en 1950. L’histoire a donc un petit parfum vieillot qui est très agréable à découvrir aujourd’hui. Cette nouvelle édition parue chez Omnibus est vraiment magnifique. Les pages sont imprimées sur papier glacé, les illustrations de Loustal sont fabuleuses et nous plongent totalement dans le contexte du roman.

Une lecture qui m’a plu, un beau roman illustré que je recommande assurément aux amateurs d’enquêtes classiques.

Un nouveau dans la ville, Georges Simenon, illustrations de Loustal, éditions Omnibus, 208 pages, 2016

 

Et arrivées au bout nous prendrons racine

Et arrivées au bout nous prendrons racineIl y a le retour prudent sur le chemin des origines, le long de la côte, où les maisons boudent. La poésie mène alors à l’enfance, paraît gourmande, des bleuets en confiture, un cœur de lièvre sous la dent. Ici, les bonheurs disponibles s’empilent sur tout ce dont on ne parle pas, des pères horizon, des mères à la gorge inquiète. Et arrivées au bout nous prendrons racine annonce la réconciliation avec un territoire, ce lichen millénaire parmi lequel s’en vont renaître femme et fille, main dans la main, ébruite ce nord hostile et fertile, fait de grands espaces et de petites choses. De doigts gelés et de pain chaud. Et, surtout, de silence.

Originaire de Natashquan sur la côté nord, l’auteure nous transporte dans une poésie riche en images qui nous amènent littéralement dans le passé, dans son enfance. Les images de divers moments s’entrecroisent au fil des mots, relatant la nature, les petites douceurs, les moments en famille. Tout ce qui nous berçait dans un passé pas si lointain.

« tête de bataille
d’oreillers

je me réveille
te grimpe quatre à quatre
c’est la nuit c’est les vacances c’est quand
que t’es arrivé
tu m’as ramené
des piasses en chocolat »

Sa poésie est faite de lieux passés, de gourmandises au goût de fruits, d’une Crush aux fraises, des bonbons du dépanneur. De petites choses du quotidien qui sont encore bien présentes à notre esprit. La beauté de la nature qui touche notre esprit, les routes qui nous ont fait voyager, les différents moments passés en famille, le retour aux racines, profondes et solides, pour mieux forger le présent et l’avenir.

La cuisine est très présente et les souvenirs qui y sont rattachés sont vivants et visuels. Parfois l’ennui ou l’inquiétude se pointent au détour des mots, pour nous plonger dans une atmosphère familiale faite de mémoire et de silence.

« derrière les bardeaux de peur
ça sent la poussière

d’heures
elles s’accumule le long des soirs
et devant la porte
le prélart roule
d’ennui »

Je perçois cette poésie comme une renaissance. C’est une façon de se ressourcer en puisant dans un passé riche en saveurs et en émerveillement. Une façon de retrouver ce qui a été, pour mieux harmoniser le présent.

Une poésie qui se lit aisément. La plume est très fluide, très belle. Les mots coulent comme l’eau d’une source. J’ai vraiment beaucoup apprécié cette découverte. Le texte nous ramène à l’enfance, c’est donc une poésie qui nous offre simplicité et candeur, avec une certaine profondeur. L’auteure se remémore des souvenirs d’enfance et par le fait même, nous ramène un peu à certains de nos propres souvenirs. Des choses qui habitent le paysage autour de nous et qui vivent dans les mémoires.

Une belle lecture.

Et arrivées au bout nous prendrons racine, Kristina Gauthier-Landry, éditions La Peuplade, 128 pages, 2020