De la nature des interactions amoureuses

De la nature des interactions amoureuses« Mon inventaire de l’amour se résume à peu près à Alexandra, alors que le sien se partage entre moi-même et d’autres ». Face à ce constat amer, Joseph, un jeune scientifique, imagine une série d’équations pour contraindre son amoureuse volage à n’aimer que lui. Mais peut-on soumettre l’alchimie des sentiments aux lois de la science ?
C’est la question, drôle et grave, que pose Karl Iagnemma dans ces nouvelles délicieusement ironiques où mathématiciens, universitaires et chercheurs tentent de rationaliser le domaine des sens, abordant de manière insolite l’adage de Pascal selon lequel « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Quitte à se heurter à d’autres énigmes, bien plus insolubles…

Lorsque j’ai vu que ce nouveau livre de Karl Iagnemma était publié, j’ai tout de suite voulu le lire. Il y a quelques années (dix ans plus exactement pour l’édition en français), l’auteur avait fait paraître un roman: Les expéditions. J’avais adoré ce livre, un pavé que j’avais trouvé passionnant et bien écrit. Cette fois, l’auteur publie son premier recueil de nouvelles avec De la nature des interactions amoureuses. Chaque histoire aborde l’amour sous différentes formes et la science. Si les deux semblent incompatibles à première vue, les histoires que nous offrent l’auteur mettent toutes en scène des hommes et des femmes de science, ou des passionnés, ainsi que leur incapacité à vivre pleinement une relation amoureuse satisfaisante.

« Tu devrais faire confiance aux mathématiques. Rien n’est trop complexe pour que les mathématiques ne puissent en rendre compte. »

Les nouvelles de Karl Iagnemma sont passionnantes. Elles abordent différents sujets: médecine, mathématiques, gestion forestière, géométrie, phrénologie, mais aussi le commerce, les amérindiens, l’art et le travail dans les mines. Les histoires ont toutes le point commun de mettre en scène des personnages qui cherchent à s’élever dans leurs domaines respectifs et à tenter de maintenir ou de trouver l’amour. Le cœur et la science sont-ils incompatibles?

Dans ce recueil, nous nous retrouvons à plusieurs époques. Certaines nouvelles sont plus contemporaines alors que d’autres se déroulent dans les années 1800. Celles-là m’ont fait penser bien souvent à l’atmosphère qui m’avait plu dans Les expéditions, roman qui se déroulait en 1844.

De la nature des interactions amoureuses contient huit nouvelles, dont la première donne son titre au recueil. Chaque histoire est très différente de la précédente et mêle souvent des extraits de journaux, parfois des symboles mathématiques, d’autres fois des extraits de lettres ou de notes. Voici un petit résumé de chacune des nouvelles du recueil:

De la nature des interactions amoureuses
Cette histoire se déroule en milieu universitaire. Joseph est amoureux d’Alexandra, la fille de son directeur de thèse, qui de son côté ne l’aime pas assez. Joseph comprend bien mieux les mathématiques que les histoires d’amour. En parallèle de ses observations, il nous parle du journal d’un suédois qui fonda la ville de Slaney où se déroule la nouvelle.

Le rêve du phrénologue
Jeremiah, phrénologue, cherche dans les bosses et l’apparence des crânes qu’il ausculte, la femme parfaite qu’il pourrait épouser.

Le théorème de Zilkowski
À un colloque de mathématiciens, Henderson remet en question publiquement une partie de la théorie exposée par son ancien ami, Czogloz. C’est Marya qui est au centre de ce trio et qui alimente mensonges et désir de vengeance.

L’approche confessionnelle
Freddy, ancien étudiant en psychologie et Judith, artiste et ancienne étudiante en physique, décident de démarrer leur propre entreprise de mannequins en bois. Des questions morales mettent leur couple en péril.

L’agent des Affaires indiennes
Cette histoire, écrite sous forme de journal, débute en 1821. L’homme vit dans le baraquement d’une garnison et s’occupe de faire le lien entre les colons Blancs et les Amérindiens.

Règne, ordre, espèce
Une jeune femme ayant étudié en gestion forestière se passionne pour un ouvrage, Woody Plants of North America. Dès qu’elle se croit amoureuse, elle en lit un extrait à son amant…

La femme du mineur
Un mineur, qui risque sa vie sous terre tous les jours, cache à sa femme sa passion pour la géométrie.

Les enfants de la faim
Cette nouvelle, à la fois passionnante et terrifiante, s’inspire des travaux effectués par le Dr. William Beaumont sur Alexis Saint Martin, autour de 1820. L’homme a servi de cobaye pour l’avancée des recherches sur la digestion humaine.

Même si elles sont toutes bien différentes, j’ai aimé toutes les nouvelles du livre, avec une préférence pour Règne, ordre, espèce, qui est originale et qui aurait fait un roman passionnant. Mais la nouvelle se suffit à elle-même également et je l’ai adoré. J’ai aussi une préférence pour Les enfants de la faim, qui m’a poussé à faire quelques recherches sur Beaumont et Saint Martin.

« J’ai remarqué que dans la nature, certains événements sont impossibles à expliquer autant qu’à reproduire: ils existent, tout simplement. Cela suffit à donner de l’espoir. »

Ce recueil a été pour moi une très bonne lecture. J’aime la science en général. J’ai adoré  ces nouvelles et j’aime définitivement beaucoup le style de Karl Iagnemma. Son talent se confirme avec ces histoires. Qu’il écrive un roman ou choisisse les nouvelles pour s’exprimer, il excelle toujours autant. J’ai aimé que l’histoire et la science se côtoient dans plusieurs nouvelles. L’auteur est un chercheur et un scientifique, on le sent dans son écriture. Il crée des histoires qui ont une part de science ou s’inspirent de faits passés. C’est d’autant plus agréable de le lire. Ses sujets sont fouillés et passionnants.

« … quel était le plus noble objectif de la science, sinon expliquer l’homme à lui-même? »

Un auteur qui confirme son talent avec ce second livre. Je vais suivre assurément son travail dans l’avenir. Ses livres me plaisent définitivement beaucoup!

De la nature des interactions amoureuses, Karl Iagnemma, éditions Albin Michel, 320 pages, 2018

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Le mari de mon frère t.1

Le mari de mon frère 1Yaichi élève seul sa fille. Mais un jour, son quotidien va être perturbé… Perturbé par l’arrivée de Mike Flanagan dans sa vie. Ce Canadien n’est autre que le mari de son frère jumeau… Suite au décès de ce dernier, Mike est venu au Japon, pour réaliser un voyage identitaire dans la patrie de l’homme qu’il aimait. Yaichi n’a pas alors d’autre choix que d’accueillir chez lui ce beau-frère homosexuel, vis-à-vis de qui il ne sait pas comment il doit se comporter. Mais ne dit-on pas que la vérité sort de la bouche des enfants ? Peut-être que Kana, avec son regard de petite fille, saura lui donner les bonnes réponses…

Je voulais lire ce manga depuis un moment après en avoir entendu de bons mots ici et là. J’ai donc commencé ce premier tome de quatre avec quelques attentes et j’espérais que l’histoire serait à la hauteur. Et c’est le cas!

Le mari de mon frère raconte le quotidien d’une famille: Yaichi et sa petite fille Kana. Ils vivent au Japon, dans une culture plutôt traditionnelle. Débarque alors chez eux Mike venu du Canada. Mike était marié au frère jumeau de Yaichi, Ryôji, exilé en Amérique pour vivre sa vie normalement et pouvoir épouser l’homme qu’il aimait. Si la rencontre est d’abord un choc pour Mike qui voit en Yaichi le portrait de son amoureux décédé, la vie de Yaichi est quant à elle complètement perturbée par l’arrivée de ce grand gaillard imposant comme une armoire à glace, aux allures de bûcheron. C’est avec les yeux de Kana que Yaichi apprendra à voir Mike et la relation qu’il avait avec son frère. Si ses préjugés sont d’abord tenaces, Mike commence peu à peu à effriter le mur solide que le japonais avait construit autour de lui et de ses émotions.

Ce manga est un vrai plaisir à découvrir. Mike est un personnage attachant, drôle et bon vivant. Il est gentil et adopte tout de suite Kana. La petite fille est plus que ravie d’avoir un oncle venu tout droit du Canada. La fillette, par ses questions qui mettent parfois son père mal à l’aise, met en évidences les préjugés de Yaichi et le pousse à percevoir les choses avec ses yeux à elle: celle d’une enfant ouverte d’esprit et curieuse de découvrir une nouvelle façon de voir la vie et de vivre.

Il y a des moments cocasses et assez amusants dans ce manga. J’ai également trouvé que c’était une histoire aux personnages bienveillants. Mike fait doucement sa place dans cette famille qu’il ne connaissait pas mais qui est liée à lui par l’amour qu’il portait pour Ryôji. À travers les souvenirs que son mari avait partagé avec lui, Mike découvre son beau-frère et sa famille, ainsi que les lieux associés à l’enfance de son amoureux.

Avec cette histoire, l’auteur attaque les préjugés tenaces contre l’homosexualité et tente de nous montrer qu’il n’existe pas qu’une seule façon d’aimer ou de vivre.

« Kana a raison. S’il avait été « l’épouse » de mon frère… Quand bien même j’aurais été déstabilisé… J’aurais sûrement trouvé ça naturel de l’inviter à rester à la maison… Je l’aurais même probablement proposé moi-même. En fait, peu importe qu’il soit étranger, qu’il vienne d’un autre pays… C’est parce que le conjoint de mon frère est un homme que je suis mal à l’aise. C’est moi qui ne sait pas encore comment je dois me comporter avec lui. »

C’est aussi un livre qui brosse le portrait de deux cultures différentes qui se confrontent. Outre l’histoire, le manga offre aussi après certains chapitres, un « petit cours de culture gay by Mike« . Ces interludes culturels nous présentent des tranches d’histoire en lien avec l’homosexualité. La première aborde l’adoption des lois autorisant le mariage entre personnes de même sexe à travers le monde, alors que la seconde parle des triangles roses dans les camps nazis.

L’émotion est également au rendez-vous dans cette histoire familiale. Mike et Yaichi apprennent peu à peu à se connaître, l’ombre de Ryôji, décédé, plane entre eux. C’est à travers les souvenirs et le passé que les deux beaux-frères se rapprochent un peu. Il est intéressant aussi de constater que les préjugés ne se limitent pas à l’homosexualité, mais aussi aux différents rôles dans la société. Yaichi est un père seul, qui s’occupe de la maison et de sa fille. Il a un peu honte de ce rôle « d’homme au foyer ». Mike lui fait réaliser que son travail quotidien, celui d’élever une enfant et de s’occuper de leur foyer est d’une grande importance. Toujours, beaucoup de bienveillance dans les propos de Gengoroh Tagame.

Ce manga milite pour une ouverture d’esprit universelle et l’inclusion de chaque personne. Il est à mettre entre toutes les mains.

Si vous ne l’avez pas encore lu, c’est le moment! Les autres tomes sont dans ma pile à lire et serons chroniqués très bientôt.

Le mari de mon frère t.1, Gengoroh Tagame, éditions Akata, 182 pages, 2016

Stranger Things – Darkness on the Edge of Town

Stranger Things Darkness on the Edge of TownFêtes de fin d’année, Hawkins, 1984.
Le shérif Jim Hopper n’a qu’une envie : profiter tranquillement de son premier Noël en compagnie de celle qui est désormais sa fille adoptive. Mais la jeune Onze a d’autres projets. Malgré les protestations de Hopper, elle remonte un carton étiqueté  » New York  » de la cave, et l’assaille de questions : pourquoi le shérif a-t-il quitté Hawkins toutes ces années avant ? Pourquoi ne parle-t-il jamais de cette période de sa vie ? Et malgré ses réticences, Hopper entame l’histoire de la nuit à New York où, pour lui, tout a changé…
Été, New York 1977.
Le jeune policier commence une nouvelle vie après plusieurs années passées au Vietnam. Une vie de famille harmonieuse avec sa femme et sa petite fille, un tout nouveau poste d’enquêteur au NYPD… Tout semble aller à merveille jusqu’à une série de meurtres étranges, très ritualisés, qui lui sont en plus aussitôt retirés par le FBI. Furieux, le jeune homme décide d’enquêter quand même, et infiltre sous couverture un gang des rues. Mais bientôt, une immense panne de courant plonge la ville entière dans le noir… des ténèbres bien plus profondes que ce qu’aurait pu imaginer Hopper.

Darkness on the Edge of Town est le second roman officiel Stranger Things que je lis. Il s’agit, tout comme Stranger Things – Suspicious Minds d’un antépisode à la fameuse série des frères Duffer. L’histoire se déroule donc avant la série et nous permet de suivre un moment dans la vie du personnage de Jim Hopper, le très attachant shérif.

Avec ce roman, nous changeons un peu de registre. Nous sommes en pleine enquête policière, alors que Jim Hopper et sa partenaire traquent un tueur en série. Nous sommes en 1977, à New York, en pleine canicule. Parallèlement, le roman nous amène aussi dans la cabane de Hopper à Hawkins, en 1984, alors que l’homme vit avec sa fille adoptive. Nous sommes alors quelque part en marge de la saison deux de la série. La jeune fille reproche à son père de ne pas connaître grand chose de lui et de son passé. S’il se refuse à parler du Vietnam, il lui accorde de lui raconter la fameuse enquête de l’été 1977. Le récit alterne entre la cabane et l’enquête.

Dans son récit à sa fille, Hopper dévoile l’été où il s’est retrouvé malgré lui, enrôlé dans une dangereuse enquête. Il se retrouve au cœur d’une vaste manipulation qui prend une ampleur inégalée. Drogues, manipulation mentale, perception extrasensorielle. On demeure dans l’esprit de la série. On quitte toutefois le domaine de la science-fiction pour se retrouver en pleine enquête policière.

Comme d’habitude, j’ai aimé retrouver ces références aux années 70 et 80. C’est l’un des gros points forts de Stranger Things d’ailleurs. On y retrouve aussi l’esprit de ces années pas si lointaine où la place des femmes n’étaient pas quelque chose qui allait de soi. La partenaire de Hopper dans ce roman participe à un programme expérimental permettant à des femmes d’intégrer des enquêtes criminelles. Autres temps, autres mœurs! Malgré tout, j’aime ces clins d’œil qui nous paraissent désuets aujourd’hui mais qui étaient alors la norme dans les années 70 et 80.

J’ai aimé retrouver Hopper, c’est indéniable. C’est l’un de mes personnages favoris de la série. Si au début de la série Stranger Things il semble nonchalant, il devient vite un personnage clé. J’attendais donc le livre qui y était consacré avec impatience.

Je dirais que dans l’ensemble, le roman est plutôt divertissant. L’histoire est quand même un peu longue à démarrer. Ce second livre est d’ailleurs beaucoup plus gros que le premier. J’ai relevé plusieurs longueurs par moments, des scènes qui traînent un peu et qui sont longues à aboutir. Je crois qu’on aurait pu retrancher une centaine de pages sans que ça n’affecte vraiment l’histoire. Ça reste quand même une bonne lecture, mais un peu trop longue sur certaines scènes.

Si le premier livre apportait un plus à la série en nous dévoilant certaines choses absentes de l’écran, ce second roman officiel n’apporte pas grand chose au personnage. C’est une lecture divertissante pour vivre un épisode dans la vie de Jim Hopper avant les événements qui se sont produits à Hawkins, mais l’histoire n’apporte rien de plus. J’aurais aimé, au contraire, que le livre soit un complément plus serré au personnage, plus lié à ce que Jim est dans la série.

Je regrette certaines choses dans cette édition. Tout d’abord, le titre: Darkness on the Edge of Town. Je me demande pour quelles raisons il n’a pas été traduit? C’était la même chose pour le premier livre. Ici, l’éditeur s’est contenté d’ajouter un sous-titre: Black-out sur la ville qui ne dort jamais. J’ai aussi retrouvé plusieurs coquilles dans le texte ou certaines fautes qui n’ont pas été corrigées. Il y a aussi plusieurs bavures à l’impression du texte, certaines lettres manquent. C’est dommage.

J’ai quand même eu du plaisir à lire ce roman Stranger Things, pour ce qu’il est: un petit plus aux fans de la série. D’un point de vue littéraire c’est une assez bonne enquête, mais rien qui révolutionne le genre. De plus, même si on retrouve Jim Hopper, sans doute l’un des personnages que j’apprécie le plus dans la série, il manque un petit quelque chose dans ce roman. Contrairement au premier livre officiel qui s’attardait sur la mère de Onze et nous apprenait certains faits en lien avec la série, ce second livre parle de la vie de Hopper avant Hawkins et avant Onze. Rien qui ne soit vraiment essentiel ou qui nous offre un contenu réellement inédit. On apprend plus de choses sur l’enquête que sur Hopper en particulier. J’attendais beaucoup plus de ce personnage et de son potentiel à révéler certains faits passés.

Une assez bonne lecture, plutôt divertissante, mais qui n’offre rien de révolutionnaire. Simplement idéal pour passer un bon moment, surtout si on est fan de la série. J’aurais aimé que l’auteur pousse beaucoup plus loin dans la vie de Jim Hopper. Il y aurait eu matière à développer plus d’intrigues autour d’un personnage aussi fort.

À noter aussi que l’on peut lire Stranger Things – Suspicious Minds et Stranger Things – Darkness on the Edge of Town dans l’ordre ou dans le désordre, ça n’a pas d’importance. C’est intéressant de les lire si l’on connaît la série, mais les romans ne se suivent pas.

Stranger Things est ma série préférée, pour tout ce qu’elle apporte comme grand plaisir de visionnement. Elle me rappelle beaucoup de souvenirs de mon enfance, à cause de ses très nombreux clins d’œil assumés à la culture populaire des années 80. Êtes-vous aussi fan de cette série?

Stranger Things – Darkness on the Edge of Town, Adam Christopher, éditions Lumen, 603 pages, 2019

Sauvage

SauvageÀ dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : «ne jamais perdre la maison de vue», «ne jamais rentrer avec les mains sales» et surtout «ne jamais faire saigner un humain». Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Sauvage m’a tout de suite attirée, à cause de son titre, de sa splendide couverture et de son thème: l’Alaska, les mushers et la neige. Un livre pour moi, avant même de l’avoir ouvert. J’avoue aussi que le petit mot signé John Irving sur la quatrième de couverture, faisant référence aux sœurs Brontë et à Stephen King m’a grandement intriguée. En plus, il s’agit d’un premier roman. La barre était très haute. C’est donc avec beaucoup d’attentes et l’envie de plonger dans quelque chose de différent que j’ai commencé ma lecture.

Tracy vit avec sa famille en Alaska. Ils ont un chenil et participent à des courses de traîneaux à chiens, dont la célèbre Iditarod. Cependant, tout a changé depuis la mort de sa mère. Le père de Tracy et de Scott a cessé de courir. Ils ont beaucoup moins de chiens qu’avant. Tracy se fait virer de l’école, se bagarre avec les autres, tente de retrouver sa place depuis la mort de sa mère avec qui elle partageait de nombreux secrets.

« Avant , je pouvais tout lui dire. Je lui faisais part d’un problème, il me disait comment le résoudre. Il y avait pas de secrets entre nous. Et puis il y a eu un truc que j’ai pas pu lui dire. Le problème quand on a un secret c’est qu’on en a vite deux. Puis trois, puis tellement qu’on finit par avoir l’impression que tout risque de se déverser sitôt qu’on ouvre la bouche. »

Sa vie est un peu compliquée, alors que celle de Scott, son jeune frère, est un long fleuve tranquille: il lit et dessine la plupart du temps. Tracy, elle, est le genre de fille à passer tout son temps dehors. Elle a besoin d’être dans la nature, de sortir courir, chasser, trapper. C’est vital pour elle.

« Il y a de la satisfaction à courir vite. Quand vous courez vous allez quelque part, mais vous laissez aussi un autre lieu derrière vous. Il y a cette sensation qui se pose sur vous comme une couverture. Elle vient se draper autour de votre esprit et fait taire vos pensées, de sorte que vous pouvez cesser d’écouter les voix qui parlent dans votre tête… »

Elle se passionne pour la trappe et la chasse, pose ses pièges et s’occupe des chiens. Elle lit et relit sans cesse le même récit de survie d’un certain Peter Kleinhaus, Je suis fichu. Elle tente de créer des liens avec certaines personnes – Jesse et Helen – alors qu’elle essaie de protéger ses secrets qui pèsent lourds pour elle…

Il faut savoir avant de lire ce livre, que cette histoire n’est probablement pas ce à quoi vous vous attendez. C’est encore meilleur. Il est toutefois important de ne pas oublier la comparaison avec Stephen King en quatrième de couverture. Parce que Sauvage flirte avec le fantastique. Et que ce qui s’y trouve est étonnant. Le roman a un côté étrange et dérangeant, sanglant par moments, mais toujours surprenant. J’ai adoré parce que l’auteure est inventive. Elle s’approprie certains aspects fantastiques pour en faire une histoire originale.

« Flocons amples, alanguis, pas de vent, le jour tout silencieux autour de moi en dehors du bruit de l’eau qui file sur les galets. Ce genre de silence qui vous pousse à entrer en vous-même, et vous prenez conscience de votre propre respiration, et les pensées qui d’ordinaire fusent et rebondissent dans votre tête, s’apaisent. »

L’histoire a tout du meilleur roman de nature writing: les grands espaces, la neige, le froid, l’hiver où se déroule l’essentiel du livre. La chasse et la trappe. Les courses de traîneaux. La famille peine par moments à joindre les deux bouts. Il y a un petit côté sombre chez chacun des personnages. Outre Tracy, Scott et leur père, il y a l’ombre de la mère de Tracy qui survole constamment le roman, même si elle est décédée. La jeune fille nous la raconte à travers ses souvenirs et les points qu’elles ont en commun. Il y a l’inconnu, que Tracy est persuadée d’avoir blessé puis il y a aussi l’arrivée inopinée de Jesse qui loue le petit cabanon de la famille et aide au chenil. C’est un personnage fascinant, que j’ai énormément apprécié. L’auteur en profite pour aborder certains thèmes importants avec ce personnage.

Jamey Bradbury réussi avec Sauvage, à créer un univers totalement prenant, où plane à la fois un certain mystère et quelque chose d’un peu inquiétant. On ne sait pas trop où l’auteure nous mène. On ne sait pas vraiment ce que l’on va découvrir à travers les pages. Il y a un côté à la fois sauvage et sanglant dans ce livre que j’ai trouvé totalement fascinant. C’est un roman très visuel, fort en images, que ce soit dans sa descriptions des lieux ou de ses personnages. Tracy est une jeune fille solide et sauvage, que j’imagine aisément filer comme le vent à travers les bois, chasser, courir dehors et ne vivre que pour ces moments passés en extérieur. Les autres personnages sont aussi très complets. Ils sont riches et on se les imagine aisément. J’ai vraiment aimé l’arrivée de Jesse. La façon dont l’auteur donne vie à des personnages différents qui vivent des problématiques particulières est très intéressante.

J’aurais aimé en savoir un peu plus sur Jesse, surtout à la fin du roman. Une fin qui est logique, vu le personnage plein d’énergie qu’est Tracy, quoique un brin trop brusque. J’ai donc frôlé le coup de cœur avec ce roman. Ce fut pour moi, une excellente lecture.

Sauvage c’est la nature, enneigée et glaciale, une meute de chiens de traîneaux, des mushers, une jeune fille sauvage qui fonce au fond des bois pour calmer le vide qu’il y a en elle. Une histoire un brin fantastique, une variation intelligente, ingénieuse et étonnante sur un thème connu, réinventé ici à la manière du nature writing. Et c’est vraiment très bon. J’ai passé un excellent moment en Alaska auprès de Tracy.

« On ne peut pas fuir la sauvagerie qu’on a en soi. »

Une auteure à découvrir assurément!

Sauvage, Jamey Bradbury, éditions Gallmeister, 320 pages, 2019

Celle que je suis t.2

Celle que je suis 2Tandis que Manase a compris qui elle est, Ayumi semble prête à tout pour séduire Masaki. Mais ce dernier, après une nuit de plaisir, lui fait une étonnante révélation… Pendant ce temps, Etsuko subit, plus que jamais, de la pression de la part de ses parents, qui souhaitent la voir se marier. La roue du destin est en marche, et semble ne devoir épargner les sentiments de personne…

J’attendais le tome deux de ce diptyque avec impatience puisque j’avais beaucoup aimé le premier tome. J’y avais trouvé quelque chose de presque poétique, une belle réflexion sur la transidentité et sur la façon pertinente utilisée par l’auteur pour nous parler du questionnement et des tourments de Yûji Manase, mal à l’aise avec son corps de garçon. J’ai donc commencé ce tome avec beaucoup d’attente.

Ce tome deux reprend les personnages rencontrés dans le premier tome. Étonnamment, même si mes lectures ont été rapprochées et même si l’auteur a écrit ces deux mangas la même année, j’ai senti un décalage entre les deux tomes. Le premier me semblait plus poétique et introspectif, ce qui me plaisait beaucoup, alors que le second est plus brut, avec des revirements amoureux qui m’ont beaucoup moins intéressée.

On retrouve Manase qui, avec l’aide d’un ami, rencontre Kaoru qui va l’aider à apprivoiser sa véritable nature. Il y a aussi sa visite à sa famille, où il ne se sent pas lui-même et j’aurais aimé que cette partie soit plus développée. J’ai eu un peu l’impression qu’on délaissait Manase pour se concentrer sur les déboires amoureux de Masaki, d’Ayumi, d’Etsuko… Il est question de relations difficiles et de mariage. Masaki fera une « fugue amoureuse » alors que lui et Manase se verront face à face pour une rare fois.

« Même si cet amour n’a pas d’avenir, je ne regrette pas de t’avoir connu… »

J’ai trouvé ce second tome un peu confus, entre toutes les relations amoureuses des uns et des autres, je trouve que le personnage de Manase, son questionnement, le but premier de ce manga, est laissé ici au second plan. J’ai l’impression que ce manga est inachevé et un peu expédié. C’est moins intéressant que le premier tome et beaucoup plus axé sur Masaki, qui ne m’intéresse au fond pas tant que ça.

On sent aussi que ce manga se déroule à une autre époque et dans une société plus fermée. La petite morale de la fin sur l’acceptation de soi m’a un peu agacée. Je comprends que les conditions et l’ouverture d’esprit de la société dans laquelle évolue Manase ne lui permet pas vraiment d’être la personne qu’il voudrait être. J’aurais cependant aimé un peu plus de poésie, de compréhension ou quelque chose dans le même style que le premier tome. Ça m’a manqué pour cette deuxième partie qui termine cette histoire.

Une bulle de fraîcheur dans cette histoire: le Tigre, un ami gentil et compréhensif qui ajoute un baume aux tourments de Manase. Heureusement qu’il est présent dans ce deuxième manga!

« Si tu te tracasses pour tout et pour rien, tu vas finir par suffoquer, non? Est-ce qu’il serait pas temps que tu t’occupes un peu de toi, et uniquement de toi? »

Un tome 1 qui avait été une belle surprise et un tome 2 un peu plus décevant. C’est dommage!

Mon avis sur le tome 1.

Celle que je suis t.2, Bingo Morihashi, Suwaru Koko, éditions Akata, 208 pages, 2019