C’était au temps des mammouths laineux

« Je suis un grand-père du temps des mammouths laineux, je suis d’une race lourde et lente, éteinte depuis longtemps. Et c’est miracle que je puisse encore parler la même langue que vous, apercevoir vos beaux yeux écarquillés et vos minois surpris, votre étonnement devant pareilles révélations. Cela a existé, un temps passé où rien ne se passait. Nous avons cheminé quand même à travers nos propres miroirs. Dans notre monde où l’imagerie était faible, l’imaginaire était puissant. Je me revois jeune, je revois le grand ciel bleu au-delà des réservoirs d’essence de la Shell, je me souviens de mon amour des orages et du vent, de mon amour des chiens, de la vie et de l’hiver. Et nous pensions alors que nos mains étaient faites pour prendre, que nos jambes étaient faites pour courir, que nos bouches étaient faites pour parler. Nous ne pouvions pas savoir que nous faisions fausse route et que l’avenir allait tout redresser. Sur les genoux de mon père, quand il prenait deux secondes pour se rassurer et s’assurer de notre existence, je regardais les volutes de fumée de sa cigarette lui sortir de la bouche, par nuages compacts et ourlés. Cela sentait bon. Il nous contait un ou deux mensonges merveilleux, des mensonges dont je me rappelle encore les tenants et ficelles. Puis il reprenait la route, avec sa gueule d’acteur américain, en nous disant que nous étions forts, que nous étions neufs, et qu’il ne fallait croire qu’en nous-mêmes. »

J’aimais beaucoup Serge Bouchard. L’homme, le raconteur, ses histoires et ses textes. C’était au temps des mammouths laineux était dans ma pile à lire depuis très longtemps. Je l’ai commencé il y a quelques mois. C’est un livre qui se prête bien à une lecture au long cours, un chapitre de temps à autres. Il s’agit de courts essais. Serge Bouchard était anthropologue et ce qu’il nous raconte aborde une foule de sujet: la vie quotidienne, l’histoire, la société, la fiction et l’imaginaire, la maladie et la mort, la nature, la technologie, le travail, mais surtout, notre relation avec tout cela en tant qu’humain.

« Chaque vie humaine compte pour une grande histoire du simple fait d’avoir été. »

Il se détache certains grands thèmes de cet ouvrage, que mettent en relief les différentes parties du livre: la vie, la tristesse, les mensonges et le pays. Je réalise que certains types de textes me parlent beaucoup plus que d’autres. J’aime quand Serge Bouchard raconte ses souvenirs d’enfance, qui croisent un peu les miens, même si nous ne sommes pas de la même génération. J’aime quand il parle de la petite histoire, celle des gens qui ont été peu à peu oubliés alors qu’ils ne le devraient pas. J’aime aussi quand il raconte la relation de l’homme avec la nature. Ces textes sont magnifiques et passionnants.

J’ai moins accroché à d’autres textes qui parlent de la mort, de la maladie et de la vie quotidienne. J’avais peut-être moins envie de lire là-dessus aussi. Le début du livre aborde surtout ces sujets et je n’étais pas certaine de poursuivre cette lecture. J’ai mis longtemps à avancer, un chapitre à la fois. Par contre, j’ai lu pratiquement d’une traite la dernière moitié du livre. Parce que sa façon de parler de l’histoire et de la nature vient me chercher. C’est beau et vraiment intéressant. Je crois que c’est cet aspect des textes de Serge Bouchard qui me plaît le plus. 

« Le Nord est le lointain. Il n’a jamais cessé d’attirer les âmes en peine. La forêt a toujours été le refuge de la marginalité et les grands espaces portent bien leur nom: ils sont grands à n’en plus finir. Nous avons l’éternelle nordicité, nous avons la forêt sauvage, la profonde laurentienne et l’infinie boréale, jusqu’à la toundra, et nous aurions mille sagas à raconter à propos de nos aventures, si nous nous y mettions, si seulement nous voulions le dire pour en faire toute une histoire. »

Le livre se termine sur un texte-hommage à l’anthropologue Bernard Arcand. Si vous ne le connaissez pas, je vous suggère la lecture de son court ouvrage, Abolissons l’hiver, vraiment intéressant.

Je plonge dans l’œuvre de Serge Bouchard avec cette première lecture. J’ai moins aimé la première moitié, alors que j’ai adoré et lu d’une traite la seconde, qui m’a fait vibrer. Bouchard est un auteur que je relirai assurément, mais en ciblant peut-être un peu plus le genre de textes que je choisirai.

C’était au temps des mammouths laineux, Serge Bouchard, éditions du Boréal, 232 pages, 2012

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