La patience du lichen

Très loin sur la côte nord du golfe Saint-Laurent se trouve au milieu du chemin un panneau de signalisation portant le mot FIN : le voyageur doit s’arrêter à cette hauteur. Or, au-delà de la limite de l’asphalte existent sur plusieurs centaines de kilomètres des communautés qui ne sont accessibles que par les airs, l’eau ou la glace, selon les saisons. Fascinée depuis son enfance par le bout de la route 138, Noémie Pomerleau-Cloutier est allée à la rencontre des Coasters – innus, francophones et anglophones –, a enregistré leurs voix pour remailler en poème ces territoires morcelés et ces luttes à finir. La patience du lichen est un témoignage poétique d’une rare envergure, un reportage au grand cœur qui plonge dans l’histoire et l’intimité de cette partie méconnue du Québec.

J’ai découvert cette auteure lors de la publication de son premier recueil, Brasser le varech. C’était une poésie que j’avais beaucoup appréciée et j’avais été agréablement surpris par la qualité de ce texte, surtout pour un premier recueil. J’attendais donc avec impatience la sortie d’un autre titre de l’auteure. Voilà pourquoi j’ai eu très envie de lire La patience du lichen.

Il s’agit d’un recueil de poésie mais totalement différent de ce que l’on peut voir habituellement. C’est un croisement entre le reportage et le recueil de poèmes. Comme j’aime particulièrement tout ce qui touche aux cultures autochtones et que l’histoire m’intéresse énormément, ce livre avait tout pour me séduire. L’auteure nous transporte au-delà de la route 138, dans la basse Côte Nord, où les seuls moyens d’accès sont par l’eau, la voie des airs ou la glace en hiver. Noémie Pomerleau-Cloutier va à la rencontre d’innus, de francophones et d’anglophones afin de transposer leurs témoignages en poésie.

Ce livre est un voyage poétique qui mêle trois langues, un reportage humain et enrichissant. C’est une très belle lecture qui nous présente la réalité des habitants de cette région. Le format est vraiment original et d’une grande beauté.

« Elle n’est pas
une femme de papier
ses idées
des jardins de tous âges
qu’elle fait grandir
sur le roc

elle aurait pu vivre ailleurs
elle est revenue
elle a fait ses semis
elle reste

une maison
c’est une âme
à la lisière de la route
qui finira par pousser »

J’ai beaucoup apprécié cette lecture. On y découvre la vie des Coasters, qu’ils soient autochtones, francophones ou anglophones. Ils vivent à l’écart, puisque le moyen de transport est limité pour s’y rendre. L’auteure découvre leur mode de vie, leur milieu de vie, leur culture. Ils vont lui raconter des choses qu’ils ont vécu, des choses passées ou présentes, des souvenirs. Elle nous fait découvrir ces gens et ce qu’ils ont à dire. Pour écrire son recueil, l’auteure est allée à leur rencontre avec une enregistreuse à la main afin de conserver leur témoignage et s’en inspirer.

Ce qui est beau et intéressant dans le livre, c’est que l’on retrouve le texte en différentes langues et aussi des traductions pour l’innu. Le mélange de langues et d’expressions apporte une belle authenticité au recueil. C’est un ouvrage que j’ai beaucoup aimé. Je le trouve à la fois passionnant, humain et très original. Partir avec l’auteure à la rencontre de gens qui nous parlent de leur quotidien, des fêtes, du gouvernement, de l’héritage de leurs ancêtres, de la pêche, de la chasse, de transport, de leur vie dans une nature très présente et très vaste, rythmée par les saisons.

« il m’a emmenée sur son terrain
pêcher la truite

puis m’a invitée 
à m’asseoir dans son shack
des bottes de phoque au mur
un verre de ruisseau à la main
un feu dans le poêle
et du temps à offrir

il m’a parlé de sa vie ailleurs
et de combien il voudrait revenir
bâtir quelque chose de créatif
pour la communauté

il y a longtemps qu’il recherche
l’aurore sombre de ses racines
dans ce territoire métissé »

L’écriture est aussi belle que dans le premier recueil. Si j’avais trouvé Brasser le varech touchant, celui-ci l’est tout autant, mais d’une façon différente. L’originalité du recueil et la beauté des mots nous permettent de plonger instantanément très loin sur la côte Nord, un voyage en mots et en images, magnifique et touchant.

Des notes explicatives et des informations additionnelles sur certains aspects du texte ou des traductions sont ajoutées en fin de volume.

Un très beau recueil qui vaut grandement la peine d’être lu!

La patience du lichen, Noémie Pomerleau-Cloutier, éditions La Peuplade, 264 pages, 2021

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