Les villes de papier

Si, comme elle l’écrit, l’eau s’apprend par la soif et l’oiseau par la neige, alors Emily Dickinson, elle, s’apprend par la mer et par les villes. 

Figure mythique des lettres américaines, celle que l’on surnommait « la dame en blanc » demeure encore aujourd’hui une énigme. Elle a toujours refusé de rendre sa poésie publique et a passé les dernières années de sa vie cloîtrée dans sa chambre ; on s’entend pourtant maintenant à voir en elle un des écrivains les plus importants du dix-neuvième siècle.

Les villes de papier (quel beau titre d’ailleurs!) de Dominique Fortier est un portrait de la poétesse américaine Emily Dickinson. Exceptionnel par la beauté du texte et sa poésie, ce livre est un véritable bonheur de lecture. La plume magnifique de l’auteure évoque une atmosphère si particulière, tellement pleine d’images. J’ai trouvé cette lecture profondément réconfortante. C’est le genre de livre qu’on a tout de suite envie de relire. De conserver. De faire découvrir aux autres lecteurs. 

« Les mots sont de fragiles créatures à épingler sur le papier. Ils volent dans la chambre comme des papillons. »

Tout au long de ma lecture, j’avais l’impression de faire un saut dans le passé, de cheminer auprès d’Emily. La plume de Dominique Fortier est délicate, concise, douce et grave à la fois. Elle réussit à rendre tellement bien cette impression de solitude, de différence qui entoure Emily tout au long de son parcours. Un parcours fait de lieux de vie. De lieux qui nous forgent. De lieux que l’on habite. Dans cette optique, le titre du livre prend tout son sens. 

« Les lieux où l’on a vécu, on continue de les habiter longtemps après les avoir quittés. »

Parallèlement, l’auteure nous raconte son installation à Boston, ainsi que des moments de sa propre vie, combinés à des passages poétiques et des éléments biographiques. Les villes de papier entre définitivement dans cette catégorie d’ouvrage inclassable, qu’on n’a pas envie d’attacher à un genre particulier. Portrait, biographie, poésie, récit, histoire? C’est un peu tout cela que l’on retrouve en moins de deux cents pages. Un court ouvrage pour raconter la grandeur de l’âme d’une femme écrivain, à une époque où les femmes devaient plutôt apprendre à s’occuper d’une maison et fonder une famille. 

Emily est d’abord une enfant différente et une femme différente. Sa vie est ponctuée par la nature, la beauté qui s’éveille autour d’elle et le bonheur des mots. Son parcours, entre éléments biographiques et images fictives, nous semble à la fois tranquille et discret, un peu l’image que je me suis toujours fait d’Emily. Une existence où la vie intérieure est riche et puissante, où elle domine tout le reste.

« Mère ne s’y trompe pas, et la punit chaque fois de la même façon, en l’enfermant seule dans une pièce, sans aucune des distractions propres à amuser les enfants. Lorsque la punition est terminée, la mère ne voit pas que sa fille en sort à regret. Il faut bien mal connaître Emily Dickinson pour s’imaginer la châtier en l’enfermant dans le silence, seule avec ses pensées. »

Toutes les phrases de ce livre sont belles, mêmes les plus graves. L’écriture est fine et juste, j’avais envie de noter presque chaque mot, pour les relire. Chaque phrase est comme une offrande poétique au lecteur, un petit monde en soi. C’est de toute beauté!

« À la saison froide, Emily se couvre de neige, et les doctes mésanges, de leurs pattes fines, viennent y écrire des poèmes tout blancs. »

Ce livre me donne envie de relire Dickinson que j’avais d’ailleurs étudié il y a plusieurs années. Sa poésie me plaisait. La personne qu’elle était demeure cependant quelque peu auréolée de mystère qu’éclaire à sa façon Les villes de papier. Pas tant pour décrypter Emily Dickinson que pour sonder la solitude et la vie intérieure d’une enfant puis d’une femme, qui s’est doucement construite avec la poésie et l’écriture et qui fut, malgré tout, plutôt discrète. 

J’aime beaucoup ce que je lis de Dominique Fortier. C’est drôle parce que ma première rencontre avec sa plume a été avec Du bon usage des étoiles, qui reste un de mes plus grand coup de cœur littéraire. Les villes de papier vient de s’y ajouter à son tour. Si vous ne l’avez pas encore lu, découvrez-le. Ce livre est un véritable petit bijou. 

Les villes de papier, Dominique Fortier, éditions Alto, 192, 2020

10 réflexions sur “Les villes de papier

  1. Oh! Celui-ci est pour moi. Il l’aurait été de toutes façons, mais, précisément maintenant, j’en ai besoin. J’ai voulu lire le livre qui a reçu l’International Booker Prize: The Discomfort of Evening. C’est d’une laideur absolue. L’écriture est puissante et parvient à nous entraîner dans tout ce qu’il y a de plus sordide en lien avec la mort et la pourriture. Parfois, j’ai littéralement la nausée! Pour une raison que je ne m’explique pas, je suis incapable d’abandonner un livre. Je vais donc aller au bout de celui-ci, mais juste après… j’ai besoin de poésie, de pureté, de beauté. Le titre que tu mentionnes est juste parfait. Merci beaucoup.

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  2. Il est enfin arrivé en Europe, publié par Grasset et je l’ai enfin acheté ce week-end chez TuliTu, ma librairie géniale de Bruxelles qui diffuse les auteurs du Québec ! J’espère le lire pour Québec en novembre.

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    • Je suis très contente d’apprendre ça! Une de mes amies m’a parlé de cette librairie, les propriétaires semblent faire un travail extraordinaire!
      J’espère que le livre te plaira. J’ai hâte de connaître ton avis. Je l’ai tellement aimé… 🤗

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