Les Dieux de Howl Mountain

Dieux de Howl MountainHanté par la guerre de Corée, où il a perdu une jambe, Rory Docherty est de retour chez lui dans les montagnes de Caroline du Nord. C’est auprès de sa grand-mère, un personnage hors du commun, que le jeune homme tente de se reconstruire et de résoudre le mystère de ses origines, que sa mère, muette et internée en hôpital psychiatrique, n’a jamais pu lui révéler. Embauché par un baron de l’alcool clandestin dont le monopole se trouve menacé, il va devoir déjouer la surveillance des agents fédéraux tout en affrontant les fantômes du passé…

Les Dieux de Howl Mountain sont ceux qui habitent et dirigent ce qui se passe sur la montagne. L’auteur nous plonge dans les années 50 alors que la vallée est inondée depuis vingt ans, que des trafiquants vivent et survivent en livrant de l’alcool produit au fin fond des bois, que des personnages plus grands que nature vivent avec ce que rapporte ce commerce illégal.

Rory Docherty est un personnage particulier, mais attachant. Revenu de la guerre de Corée avec une jambe en moins, cet ancien combattant est encore très jeune et vit avec sa grand-mère dans les montagnes de Caroline du Nord. La région a toute une histoire qui nous est livrée au fil des pages, en même temps que celle de Rory et de sa famille. Rory travaille pour un trafiquant d’alcool et tente chaque soir de sauver sa peau en effectuant ses livraisons. Le bourbon de contrebande fait vivre une grande partie de la région et ce commerce opère aussi dans l’ombre où des ententes entre clans se règlent à coups de billets glissés en douce. Rory travaille avec son meilleur ami Eli et vit avec Ma, sa grand-mère, puisque sa mère est internée à cause d’une sombre histoire qui hante toujours Rory. Bon fils, il tente de dénouer les fils du passé de sa mère, une femme marquée qui ne parle plus. Rory est attachant dans sa façon d’agir avec sa famille et avec les gens. Il a une certaine sensibilité, malgré son attitude un peu bourrue. La guerre l’a écorché.

« Il aurait bien voulu demeurer pour toujours dans ce lieu si calme et si tranquille, au milieu des armes. Mais un courant d’air froid s’insinua en sifflant dans le temple et lui cingla le dos, et alors il se rappela que l’automne arrivait, qui allait faire tomber les feuilles comme les hommes. Et le sang si brillant sur les escarpements, et les hurlements incessants. Jamais il ne pourrait oublier. »

Sa grand-mère quant à elle, est une ancienne prostituée, reconvertie en sorcière. Elle fournit aux gens désespérés ou malade, des remèdes pour se débarrasser de bébés non désirés, de problèmes au lit ou pour guérir n’importe quels maux. Elle est solide, extravagante tant dans son langage que sa façon de vivre et ne s’en laisse pas imposer. C’est une femme très superstitieuse, qui accroche des bouteilles vides à l’arbre devant la maison afin de capter les mauvais esprits. Elle conserve aussi un œil dans un bocal en verre…

« La lune se cachait et les hommes étaient loin. Une nuit idéale pour les pumas et les revenants, les adeptes de métamorphoses et les assassins de vieilles femmes. Ce qui lui faisait peur, ce n’était pas de mourir, mais de mourir mal en laissant son petit-fils seul au monde, sans défense, avec ses blessures non cicatrisées. Même la mort, qui hantait ces montagnes depuis toujours, savait qu’elle était difficile à abattre. Alors si quelque obscur blanc-bec s’avisait de sortir des ténèbres en pensant qu’elle n’avait plus le combat arrimé au cœur, elle lui cracherait une explication par la gueule de son fusil. »

Entre les courses de voiture, l’incessante querelle avec des gars de la région, la livraison d’alcool et sa visite à la fille d’un pasteur qui a établit son église dans une vieille station-service désaffectée et qui prêche, un serpent à la main, Rory essaie de survivre et de construire sa vie après la guerre. Il tente également de faire la lumière sur son passé et celui de sa famille. Le roman raconte en parallèle deux histoires en même temps. Celle de la mère de Rory, alors qu’elle était encore toute jeune, secouée par le drame qui l’a rendue muette. On apprend donc au fil des chapitres ce qu’il en est. Son histoire s’intercale avec celle de son fils et avec sa façon de reprendre sa vie en main au retour de la guerre.

Le roman présente une atmosphère particulière, intrigante. Le texte est à la fois sombre et décalé, les personnages étant très colorés. Du genre qu’on n’oublie pas. Il est difficile de sortir de ce roman en mettant de côté les personnages qui nous ont accompagné pendant près de 400 pages. Ils ont quelque chose de fascinant, une force et une certaine fragilité à la fois. Ma et Rory étant les plus intéressants, mais les personnages secondaires ne sont pas en reste, bons ou méchants. Eli, Eustace, le prédicateur, le shérif, le pasteur, Christine… et même les deux scientifiques qui rendent visitent à Ma! On pourrait même pratiquement voir dans la voiture de Rory, un personnage du livre, tellement cette voiture est cajolée, transformée et importante.

Taylor Brown brosse le portrait d’une Amérique qui subit son évolution et tente de survivre aux blessures du passé, dans un monde qui est loin d’être tendre. L’appât du gain pour certains, la survie pour d’autres, mais aussi la vengeance, sont au cœur de cette histoire. L’écriture est vraiment agréable à lire, un brin poétique. La nature est omniprésente, tant les montagnes prennent beaucoup de place dans la façon de vivre de ses habitants. La traduction du roman est impeccable. J’ai aimé la plume de Taylor Brown, sa façon de raconter des histoires. On sent une certaine oralité dans le ton, qui m’a beaucoup plu.

En commençant ce roman, je croyais qu’il s’agissait d’un premier roman, mais l’auteur en a aussi écrit un autre qui a été traduit et que j’ai bien envie de lire: La Poudre et la Cendre. Il est sur ma liste. Taylor Brown a aussi fait paraître un troisième roman en mars dernier, Pride of Eden. J’espère qu’il sera traduit, il a l’air très intéressant.

En attendant, je vous conseille Les Dieux de Howl Mountain, un très bon roman – un peu noir, un peu étrange, aux personnages décalés – qui nous plonge dans les années 50, quelque part dans les montagnes de Caroline du Nord. Une très bonne lecture et une excellente découverte.

Les Dieux de Howl Mountain, Taylor Brown, éditions Albin Michel, 384 pages, 2019

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