Nuits Appalaches

Nuits AppalachesÀ la fin de la guerre de Corée, Tucker, jeune vétéran de dix-huit ans, est de retour dans son Kentucky natal. En stop et à pied, il rentre chez lui à travers les collines, et la nuit noire des Appalaches apaise la violence de ses souvenirs. Sur son chemin, il croise Rhonda, quinze ans à peine, et la sauve des griffes de son oncle. Immédiatement amoureux, tous deux décident de se marier pour ne plus jamais se quitter. Tucker trouve un boulot auprès d’un trafiquant d’alcool de la région, et au cours des dix années qui suivent, malgré leur extrême précarité, les Tucker s’efforcent de construire un foyer heureux : leurs cinq enfants deviennent leur raison de vivre. Mais quand une enquête des services sociaux menace la famille, les réflexes de combattant de Tucker se réveillent. Acculé, il découvrira le prix à payer pour défendre les siens.

J’avais très hâte de relire la plume de Chris Offutt car j’avais adoré Kentucky Straight du même auteur. Fait amusant: j’ai lu l’an dernier ce recueil de nouvelles, pratiquement à pareille date. Il faut croire que l’écriture brute de Offutt sied bien à la fin de l’été.

Nuits Appalaches est un roman en quatre parties, qui débute en 1954 et se termine en 1971. Suit un épilogue qui présente ensuite un panorama des différents personnages. J’aime ce procédé qui permet de savoir ce qu’ils sont devenus quand le roman se termine.

Le roman raconte la vie de Tucker, un jeune homme aux yeux vairons, qui a menti sur son âge pour être enrôlé dans l’armée. Il n’est même pas majeur quand le roman commence et c’est à ce moment, alors qu’il passe l’été dans les bois en rentrant tranquillement chez lui après la guerre, qu’il rencontre celle qui deviendra la femme de sa vie.

« Quiconque ne savait pas vivre dans les bois ne méritait pas de respirer. »

Le roman fait l’impasse sur le retour du garçon dans sa famille et sur son mariage, pour ensuite se concentrer sur la vie adulte de Tucker. Il travaille pour un bootlegger, a déjà plusieurs enfants dont certains sont handicapés et malgré la pauvreté, la précarité et la violence latente de son boulot, il tente de mener une vie normale. Une petite erreur l’amènera à devoir subir certaines situations qui vont faire dégénérer la quiétude relative de son quotidien.

Son travail l’amène à prendre des risques. Il le fait pour nourrir adéquatement sa famille, qui est dans la mire des services sociaux. C’est à travers deux personnages totalement différents, Hattie et Marvin, que l’on ressent toute l’injustice des lois de l’état et de ceux qui les appliquent. Lois qui poussent ceux qui en sont victimes à mentir et à souffrir en silence.

« Des années auparavant, Hattie avait compris qu’elle ne pouvait pas aider tout le monde ni laisser sa compassion entraîner une trop grande proximité avec les familles qu’elle visitait. La solution était de choisir ses dossiers et de les suivre de près. Elle avait décidé de concentrer son attention sur Jo et voilà qu’elle devait protéger l’enfant du système censé lui apporter de l’aide. »

Il y a quelque chose de beau et de brut dans la façon dont l’auteur crée tout un univers autour de Tucker et sa femme Rhonda. Tucker est vraiment un personnage intéressant, qui peut tuer un homme pour sauver sa famille, mais épargner un nid de frelons car « ils ont le droit de vivre ». La nature est omniprésente dans le roman, comme une toile de fond qui demeurerait essentielle pour les personnages. Tucker est ambivalent, vit dans l’illégalité, mais sa vie est tout de même conduite avec une certaine droiture. J’aime ces personnages complexes, avec plusieurs nuances.

J’ai eu un beau coup de cœur pour Nuits Appalaches. En fait, c’est l’écriture de Chris Offutt qui me séduit, portée par une excellente traduction de Anatole Pons. J’aime sa façon de créer ses personnages en deux ou trois descriptions, de leur donner vie, de nous les faire apprécier, nous les rendre sympathiques ou nous les faire détester. Les lieux, qui ne souffrent pas de descriptions interminables, sont pourtant très vivants. On imagine sans mal la maison de Tucker, les endroits où il va, la région aride et pauvre.

« Les gens ne savent pas à quel point ils ont de la chance jusqu’au moment où ils en ont plus… »

Chris Offutt met en scène ses personnages dans un univers à la fois rude et implacable. Le roman est émouvant, souvent injuste et la vie est difficile au quotidien. À travers Tucker, mais aussi certains de ses voisins, l’auteur peint avec justesse le portrait de familles pour qui le quotidien est une bataille. Il y a une certaine poésie dans sa façon de parler de Tucker, Rhonda et leurs enfants. Le lien spécial qui lie le couple et la relation particulière avec leurs enfants si différents. Les petits moments de joie volés au dur labeur et à la vie qui ne fait pas de cadeaux. Jamais.

« La pure immensité du ciel nocturne lui avait manqué, avec le minuscule amas des Pléiades, l’épée d’Orion et la Grande Casserole qui indiquait le nord. La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. »

L’écriture de Chris Offutt a un côté brut et poétique que j’aime beaucoup. En quelques lignes il crée un monde à part entière, tout en réussissant à rendre ses personnages très attachants. J’avais adoré Kentucky Straight, j’aime tout autant Nuits Appalaches. Coup de cœur donc pour cet auteur à découvrir absolument!

Nuits Appalaches, Chris Offutt, éditions Gallmeister, 240 pages, 2019

2 réflexions sur “Nuits Appalaches

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