Un billet pour nulle part

un billet pour nulle partUne fillette quitte son village accompagnée de son alter ego, une petite flamme noire à la personnalité abrasive. Alors qu’elle s’apprête à prendre d’assaut la route, elle se rend compte que l’aventure risque d’être plus périlleuse que prévue: chaque autobus qui s’arrête devant elle transporte des personnages à l’allure singulière, parfois inquiétante, qui la feront craindre le voyage.

Cette bande dessinée est une bien jolie découverte. Le dessin est tout en douceur, en plus d’avoir un petit quelque chose qui rappelle à la fois le manga et la BD plus traditionnelle. C’est délicat tout en étant expressif et ça m’a beaucoup plu.

L’histoire d’Un billet pour nulle part est celle d’une fillette qui part en voyage. Elle va à la gare attendre son bus. La bande dessinée est divisée en trois sections qui correspondent à des heures de passage de différents autobus: 9h00, 13h00 et 16h00. Chaque autobus est une métaphore de notre vie effrénée: l’omniprésence du travail et des écrans; les plaisirs futiles et les abus qui nous amènent à ne plus être nous-même; le manque de couleurs, de saveur et d’originalité de nos vies qui nous poussent à être « tous pareils » et à cultiver cette normalité au détriment de l’imagination.

J’ai trouvé le propos de cette histoire très original à cause de la façon dont l’auteure l’aborde. L’autobus est une métaphore au voyage que représente la vie.

« Si tous les voyages pouvaient être comme celui-là! »

On ne peut s’empêcher de voir dans cette BD un brin enfantine, une métaphore sur la vie et la société. Chaque train nous montre un aspect de notre vie quotidienne, bien souvent inquiétante. La décision finale de la fillette, après être descendue du dernier bus, démontre que la grande richesse et l’aventure se situe bien souvent en nous-même.

Une bande dessinée fantastique et intelligente qui nous pousse à la réflexion sur notre mode de vie. Une bien belle publication!

Un billet pour nulle part, Nunumi, éditions Front Froid, 92 pages, 2019

 

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein

Mary Shelley au-delà de FrankensteinPendant deux siècles, on a imprimé, traduit, lu, adapté Frankenstein sans se préoccuper de l’existence de son auteure. Le nom de celle qui l’avait écrit à 16 ans, publié à 18 était pourtant là, sur la couverture, à portée de regard. Mais Mary Shelley semblait comme invisible. Bien que femme de lettres reconnue, elle est longtemps restée pour la postérité l’obscure épouse du grand poète romantique Percy B. Shelley. À pied, en malle-poste, en charrette, à dos d’âne ou de mule, par les fleuves ou par mer, elle a parcouru l’Europe avec lui en compagnie de leurs amis, femmes et hommes alliés dans la même recherche de beauté. Ce n’est pourtant pas son seul exploit.
Dans son œuvre novatrice, elle s’est dressée de toutes les forces de son esprit contre les idées mortifères d’une Angleterre en plein essor industriel qui cherchait à normaliser ses citoyens (et plus encore, ses citoyennes) comme des produits à perfectionner. Avec son intrépide sagesse, elle a entrevu les dangers d’une société s’adonnant sans repères ni limites à l’ivresse du progrès scientifique. Et elle a imaginé le destin du monstre que cette société allait produire. Un être anonyme, meurtrier, sentimental et raisonneur, poursuivi par la haine du savant fou qui l’avait mis au monde.
Une histoire familière ? En effet, ce couple maudit hante toujours les cauchemars de nos contemporains. Du fond de ses temps éloignés, Mary Shelley nous lance un message qu’il est urgent de décrypter encore et encore.

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein est à la fois une biographie et un essai. L’auteure nous partage la vie de cette toute jeune femme qu’était Mary Shelley qui a écrit à l’âge de seize ans le roman qui traversera le temps et les générations: Frankenstein. Ce roman est d’ailleurs l’un de mes préférés. Lu et relu, j’ai vu également de nombreuses adaptations cinématographiques de cette histoire. Mary Shelley est une source de fascination et d’admiration également.

Ses choix de vie, pour une si jeune femme, vont déjà à contre-courant de ce qui est bien vu dans la société où elle vit. C’est elle qui va déclarer en premier son amour pour le poète Percy B. Shelley, alors toujours marié. Elle quitte la maison paternelle en pleine nuit pour aller vivre sa vie avec lui, écrivant et lisant énormément d’ouvrages. Mary détonne dans une société qui trace à l’avance le parcours de ses femmes. Elles ne sont bonnes qu’à faire la conversation, mettre au monde des enfants et faire quelques travaux d’aiguille. Les choix de vie demeurent restreints. Mary et Percy vont à l’encontre de ce qui est moralement accepté dans leur univers. Ils mènent une vie d’errance sur les routes. Percy n’hésite pas à publier un traité d’athéisme qui fait scandale, alors que Mary attire les ragots tant par sa façon de se comporter que par le choix de leur cercle social (l’amitié avec Lord Byron par exemple). Leur vie est une véritable aventure littéraire, avec tout ce que ça implique: manque d’argent, fuite, faim, accouchements dans des conditions difficiles, etc.

« Le cabriolet cahote sur le pavé de cette rue londonienne et les emporte vers la mer. Ici commence l’une des aventures littéraires les plus curieuses de notre culture. Un périple extravagant pendant lequel deux êtres vont effectuer ensemble, à travers l’Europe, une course affolée et sans répit pour gagner sur terre leur part de paradis. »

L’ouvrage est également un essai, car l’auteure aborde le sujet complexe de l’écriture, de la société à l’époque de Mary Shelley, du féminisme, des progrès reliés à la science et en lien avec la création du monstre mythique développé par Frankenstein. Oui, car si vous ne le savez pas encore, Frankenstein est le nom du créateur et non pas du monstre… Mais il y a également plus que son célèbre livre. Mary Shelley est également l’auteure du livre Le dernier homme, un ouvrage dans lequel on retrouve beaucoup d’extraits en lien avec sa propre vie. Il est intéressant de découvrir les liens que fait Cathy Bernheim entre la vie quotidienne de Mary, ses chagrins, ses deuils, ses questionnements sur son époque et la science, et ses écrits.

J’ai trouvé passionnante cette lecture, qui aborde quantité de sujets tout en nous offrant un portrait intéressant de Mary Shelley et de son univers. Accablée par la perte de presque tous ses enfants, veuve bien avant le temps, Mary aura eu malgré tout un parcours passionnant. Elle aura écrit l’un des romans les plus marquants de sa génération, toujours lu aujourd’hui. L’ouvrage de Cathy Bernheim apporte une réflexion des plus intéressante sur cette oeuvre et sur son auteure, abordant également la façon dont la vision de Mary Shelley du futur, via la création du monstre, trouve ses répercussions aujourd’hui, avec les progrès de la science. Traductrice, Cathy Bernheim offre aussi une réflexion sur la traduction des œuvres littéraires à travers les époques.

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein est proposé comme une biographie, mais l’auteure va beaucoup plus loin en offrant une réflexion féministe et scientifique. C’est ce qui en fait une lecture fort plaisante et qui donne envie de poursuivre plus loin la découverte des œuvres et du monde de Mary Shelley. On en apprend également beaucoup sur ses lectures, au fil de sa vie et de ses errances. Mary Shelley était une femme cultivée et avide de culture.

« Les livres lui parlent d’un temps qui n’est plus, avec des voix qui depuis longtemps se sont tues. Elle apprend d’eux que, pour s’enraciner au monde, paradoxalement, il faut semer des mots dans l’esprit de ses contemporains afin que leur écho parvienne aux temps futurs. »

À noter qu’on retrouve dans le livre de Cathy Bernheim, plusieurs annexes intéressantes, dont une chronologie qui replace Mary Shelley dans son contexte social et artistique, avec un accent important sur la science, qui est un pilier de Frankenstein. On y retrouve également un petit guide des termes scientifiques inconnus à l’époque de Mary Shelley, un arbre généalogique et de nombreuses citations au fil des pages.

Un ouvrage passionnant et accessible, que je vous conseille assurément! Et pourquoi ne pas en profiter pour (re)lire Frankenstein? Un classique qui mérite d’être lu, surtout aujourd’hui.

Mary Shelley, au-delà de Frankenstein, Cathy Bernheim, éditions du Félin, 273 pages, 2018

Recettes de chantiers et miettes d’histoire

Recettes de chantier et miettes d'histoireRaymonde Beaudoin a vécu une année dans un camp de bûcherons avec ses parents. Sa mère, Colette St-Georges, a toujours été fière de parler de son travail comme cook. C’est la tête haute qu’elle affirmait avoir cuisiné quotidiennement une tarte par homme, en plus des galettes et des gâteaux. Celles et ceux qui relevaient le défi de nourrir tous les jours une cinquantaine d’hommes héritaient d’une lourde tâche: les garder en bonne santé et leur offrir une cuisine roborative et goûteuse. Les recettes manuscrites de sa grand-mère et de sa mère, ramassées d’un camp à l’autre, d’une génération à l’autre et d’une famille à l’autre, s’avèrent révélatrices d’une véritable tradition culinaire. Ces recettes du terroir québécois sont faciles à réaliser et demandent peu d’ingrédients. Agrémenté de commentaires, d’anecdotes et de photos d’archives inédites, cet ouvrage est plus qu’un livre de cuisine. L’auteure y offre une incursion culinaire dans le temps et y invite le lecteur à s’attabler avec les bûcherons pour partager leur repas.

Recettes de chantiers et miettes d’histoire est un livre qui raconte les habitudes alimentaires de nos ancêtres. Le livre retrace ce qui se retrouvait autrefois sur les tables de nos camps de bûcherons. L’auteure nous parle du mode de vie, là-bas, en forêt, tout en nous partageant les recettes de sa grand-mère et de sa mère. Elle-même a vécu avec sa famille dans un camp de bûcherons.

Il s’agit d’un très beau livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir surtout que j’adore cuisiner et j’adore l’histoire. La façon dont l’auteure nous parle des camps de bûcherons et du mode de vie est passionnante. Certaines recettes sont toujours très actuelles aujourd’hui et font partie de notre patrimoine culinaire, alors que plusieurs autres ont un petit côté nostalgique. L’auteure parle de l’éloignement de certains camps, de la difficulté de conserver les aliments. L’hiver et le froid devenaient alors un atout considérable. Avant l’hiver l’alimentation était beaucoup moins variée.

Dans le livre, on retrouve également des mots ou des expressions couramment utilisées à cette époque. L’ouvrage nous ouvre les yeux sur notre bagage culinaire qui a plusieurs origines intéressantes. Par exemple, l’orge et l’habitude de créer des desserts à l’avoine a été introduite dans notre alimentation par les écossais. Les fèves au lard à la mélasse nous ont été apportées par les américains. Les dumplings ajoutés aux mijotés de bœuf nous viennent des irlandais (c’est un de mes bons souvenirs d’enfance) alors que notre goût pour le sucre nous vient des britanniques. J’ai été agréablement surpris d’apprendre que le pudding chômeur, un dessert typique de chez nous, est un héritage des Mohawks. Les Premières nations nous ont transmit les particularités de la gomme de résineux pour toutes sortes d’applications: des vertus médicales à la bière d’épinette.

« Dans Flore Laurentienne, le frère Marie-Victorin a écrit à propos de l’épinette blanche que « sa résine est la plus ancienne gomme à mâcher ». »

Beaucoup de recettes sont accompagnées de photographies. L’auteure reprend aussi des photos d’époque, des anecdotes reliées à la famille vivant dans les camps. Plusieurs thèmes sont abordés, y compris l’évolution de la vaisselle pour accommoder la vie difficile des camps.

Un excellent livre, tout en couleurs, dont la lecture est plaisante et accessible à ceux qui s’intéressent à notre histoire. Je compte tester au fil des semaines plusieurs recettes qui m’ont interpellé ou d’en redécouvrir d’autres. Ce livre est une très belle découverte pour moi, j’en ai adoré la lecture. C’est une très belle façon de revisiter nos racines et notre histoire.

Recettes de chantiers et miettes d’histoire, Raymonde Beaudoin, Les éditions du Septentrion, 108 pages, 2019